Dadabhai Naoroji : un réformateur de l’Empire britannique, entre Bombay et Westminster

De la fin du xixe siècle jusqu’au début du xxe siècle, Dadabhai Naoroji (1825-1917) fut l’une des principales figures intellectuelles de l’Inde – à la fin de sa carrière, il était surnommé « the Grand Old Man of India ». Il évolua durant la plus grande partie de son existence entre l’ouest de l’Inde et l’Angleterre, en qualité de réformateur social, d’universitaire, d’hommes d’affaires et de politicien. Il consacra sa vie à corriger les inégalités inhérentes à l’impérialisme en menant des actions politiques à Londres, cœur de l’Empire britannique et foyer d’élaboration de la politique coloniale. Cet objectif le conduisit à Westminster, où il devint le premier Indien à siéger au Parlement britannique. En tant que membre du parti libéral, il représenta les électeurs de Central Finsbury, Londres, de 1892 à 1895. Mais il utilisa surtout les structures politiques, les concepts et le vocabulaire forgés par l’Empire britannique pour remodeler ce dernier de l’intérieur et, ainsi, améliorer le sort politique de l’Inde.

Portrait de Dadabhai Naoroji, 1889.
Portrait de Dadabhai Naoroji, 1889. Source : National Portrait Gallery.

Naoroji porte un phenta, le chapeau conique traditionnel des Parsis. S’il le portait au début de son séjour à Londres, il l’abandonna largement après 1886. Ce changement vestimentaire est lié à sa première tentative pour se faire élire à Westminster, l’un de ses collaborateurs britanniques lui ayant conseillé d’adopter des chapeaux européens. Il ignora ce conseil et choisit le plus souvent de rester tête nue, rejetant ainsi la division traditionnelle coloniale qui oppose les dirigeants aux sujets.
Débat de l’Indian Council à propos des taxes sur le coton
Débat de l’Indian Council à propos des taxes sur le coton. Dessin de Sydney Prior Hall, publié dans The Graphic le 2 mars 1895. Dadabhai Naoroji est au centre de la composition, le bras droit tendu. Hall a choisi de le représenter plus petit que les hommes politiques britanniques qui l’entourent. Source : National Portrait Gallery.
Sommaire

Naissance d’un réformateur, d’un érudit et d’un homme d’affaires

Dadabhai Naoroji naît en 1825 à Bombay, au sein d’un groupe ethnique et religieux minoritaire mais influent : la communauté parsie. Depuis les débuts de la période moderne, les négociants et les hommes d’affaires parsis occupaient des positions influentes en tant qu’intermédiaires dans le commerce colonial. Bien que Naoroji descende d’une lignée de prêtres, ses parents sont d’origine modeste : avant sa naissance, ils quittent le Gujarat pour Bombay, à la recherche d’un emploi. Après la mort de son père, alors qu’il a seulement quatre ans, Naoroji est élevé par sa mère, qui ne se remariera pas. Elle l’inscrit dans une école fondée par la Native Education Society, qui propose une instruction gratuite en langue anglaise. Il gagne une bourse d’études à l’Elphinstone College de Bombay, université administrée par des Britanniques dont il devient en 1845 l’un des premiers diplômés indiens.

En 1854, il est nommé professeur à l’Elphinstone College – ce qui fait de lui le premier enseignant indien à exercer dans les établissements britanniques de l’Inde. Il commence à jouer un rôle actif dans la vie associative très dynamique de Bombay : il participe à la création de la Widow Marriage Association (1861), qui vise à améliorer le statut social des veuves, et à celle de la Bombay Association (1852), ancêtre de l’un des piliers de la politique anticolonialiste en Inde, le Congrès national indien (Indian National Congress ou INC). En 1855, il démissionne de sa chaire pour se lancer dans les affaires. Avec deux associés parsis, il fonde Cama & Co., la première firme indienne en Grande-Bretagne, pays où il vivra pendant les deux décennies suivantes. Après avoir quitté Cama & Co. pour des raisons éthiques (le commerce de l’opium et de l’alcool s’accommodait mal de ses vues en faveur de l’abstinence), Naoroji fonde sa propre entreprise de commerce du coton. Il réintègre également le monde universitaire, en tant que professeur de gujarati à l’University College de Londres (1856-1865).

La critique économique du colonialisme par Naoroji

Après avoir passé dix ans en Grande-Bretagne, Naoroji s’inquiète de plus en plus de l’appauvrissement croissant de l’Inde sous la tutelle britannique. En s’appuyant sur les données statistiques produites par les fonctionnaires coloniaux, Naoroji affirme que l’Empire britannique a fait de l’Inde le pays le plus pauvre du monde. Il popularise ensuite la théorie influente de l’« épuisement des richesses » (drain of wealth), d’après laquelle la Grande-Bretagne appauvrit l’Inde par le biais du transfert unilatéral des richesses depuis la colonie vers la métropole. De cette manière, il déconstruit la vision britannique d’une domination impériale bénéfique et ce, en utilisant les mêmes données, les mêmes outils et les mêmes mots que les colonisateurs eux-mêmes. Afin de faire progresser sa critique du colonialisme et de faire pression en faveur de la réforme du système impérial, il crée de nouveaux espaces de débat à propos de l’Inde sur le sol métropolitain : il aide à fonder la London Indian Society (1865) et l’East India Association (1866), qui visent à influencer les politiques britanniques en Inde.

En 1874, après avoir vécu près de vingt ans en Grande-Bretagne, Naoroji a acquis une réputation de réformateur social et de penseur libéral. Cela lui vaut une invitation à s’installer au Gujarat, pays de ses ancêtres parsis : le maharadjah Malhar Rao de Baroda, souverain du principal État princier de l’ouest de l’Inde, souhaite faire de lui son diwan (Premier ministre). Naoroji passe deux ans au Baroda, durant lesquels il réforme l’administration de l’État et tente de mettre un terme à la corruption. Ses efforts sont vains, puisque les Britanniques déposent et exilent Malhar Rao en 1875. Naoroji démissionne de sa charge de diwan et déménage à Bombay, où il devient membre de la corporation municipale de la ville.

L’émergence d’un parlementaire

En 1885, Naoroji fait partie des membres fondateurs du Congrès national indien, institution qu’il présidera en 1886, 1893 et 1906. Comme beaucoup de ses collègues de l’INC, il est fermement convaincu de la nécessité d’agir dans le cadre des institutions impériales existantes. Après avoir regagné la Grande-Bretagne, il met sa stratégie à exécution avec davantage de zèle qu’aucun de ses collègues, et ce au cœur de l’institution impériale par excellence : Westminster. En raison de l’absence d’une politique clairement définie en matière de citoyenneté, il est possible à un sujet colonial britannique de briguer un siège dans une circonscription britannique. Naoroji profite de cette ambiguïté : il est candidat aux élections parlementaires à quatre reprises –1886, 1892, 1895 et 1906 – sur une période de vingt ans. Il remporte une seule victoire électorale, qui le conduit à Westminster en 1892 en tant que député libéral pour la circonscription de Central Finsbury (centre de Londres).

Lors des élections générales britanniques de 1892, Naoroji fait campagne sur l’autonomie de l’Irlande, et sur des réformes qui satisfont les attentes des électeurs de la classe ouvrière de Central Finsbury. Il bénéficie du soutien de socialistes britanniques, de chefs du mouvement ouvrier et de membres du mouvement pour le droit de vote des femmes, ainsi que de celui des nationalistes irlandais – alliés progressistes qui soutiennent dans l’ensemble les aspirations indiennes au swaraj (autonomie). Il obtient un soutien financier de la part du successeur du maharadjah Malhar Rao à Baroda, Sayaji Rao Gaekwad III. Impatient de parfaire sa réputation libérale, le maharadjah fait don de 1 000 livres à la campagne de Naoroji – et il renouvellera ses contributions financières durant le mandat parlementaire de Naoroji et après sa retraite.

Après sa victoire en 1892, le parlementaire fraîchement élu est bien conscient de l’importance de sa réussite à l’échelle de l’empire : lorsque Naoroji s’adresse à ses électeurs, il les remercie d’avoir aidé l’Inde à « obtenir une voix au Parlement impérial ». Lors de sa cérémonie d’investiture, il refuse de prêter serment sur la Bible, et utilise à la place un exemplaire du Khordeh Avesta – un texte sacré de la religion parsie zoroastrienne.

Durant son mandat à Westminster, Naoroji fréquente des organisations locales progressistes, des sociétés de tempérance, et des cercles féministes et suffragistes. Il utilise également sa position pour gagner à sa critique du colonialisme un public plus large, et continue à défendre le changement politique en Inde. Ses revendications de réforme pour l’Inde recueillent cependant peu de soutien à Westminster au-delà de l’Indian Parliamentary Committee, un groupe de pression en faveur de l’Inde dont il est le cofondateur. Le principal résultat de la carrière parlementaire de Naoroji n’advient qu’en 1895, lorsque sa campagne contre l’exploitation financière de l’Inde par les Britanniques aboutit à la création de la Commission royale sur les dépenses indiennes, qui vise à améliorer l’économie indienne en amendant la mauvaise gestion des dépenses britanniques dans la colonie.

Défaites et héritage politiques

Naoroji perd son siège lors des élections générales de 1895, qui voient une victoire massive des conservateurs à travers toute la Grande-Bretagne. Il reste à Londres, revient à sa théorie du « drain of wealth », et propose dans son célèbre ouvrage Poverty and Un-British Rule in India (1901) une critique renouvelée du colonialisme d’un point de vue économique. Les arguments affutés de Naoroji sont repris par des économistes, des journalistes et des hommes politiques indiens – et ils continuent, jusqu’à nos jours, à informer la vision populaire de l’héritage de la domination britannique en Inde.

En 1906, alors âgé de 81 ans, Naoroji se présente aux élections parlementaires pour la quatrième et la dernière fois. Il échoue. Un an plus tard, il se retire de la politique et rentre à Bombay. Il est découragé par le rythme très lent auquel évolue la politique britannique vis-à-vis de l’Inde, et par le racisme qu’il subit de la part de certaines catégories de la société britannique, aussi bien en métropole qu’en Inde. Néanmoins, le projet politique libéral auquel Naoroji a consacré sa vie n’a pas été vain. Son activité incessante entre Bombay et Westminster a contribué à faire advenir des changements dans la domination britannique en Inde. Libéraux, radicaux, socialistes, nationalistes irlandais, panafricanistes, féministes, activistes en faveur de la tempérance et autres individus épris de réforme retirèrent tous de leurs rencontres avec Dadabhai Naoroji une compréhension plus profonde des inégalités de l’impérialisme. À ce titre, par ses critiques écrites de l’impérialisme et sa participation directe à la politique parlementaire, Naoroji joua un rôle majeur dans la popularisation du swaraj indien à travers l’Empire britannique et au-delà.

Citer cet article

Teresa Segura-garcia , « Dadabhai Naoroji : un réformateur de l’Empire britannique, entre Bombay et Westminster », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 01/03/21, consulté le 27/11/2021. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/21488

Bibliographie

Mehrotra, S. R., Patel, Dinyar (dir.), Dadabhai Naoroji : Selected Private Papers, New Delhi, Oxford University Press, 2016.

Patel, Dinyar, Naoroji : Pioneer of Indian Nationalism, Cambridge, MA, Harvard University Press, 2020.

Segura-Garcia, Teresa, « Dadabhai Naoroji, Indian member of parliament in Westminster, 1892–95 », dans Josep M. Fradera, José María Portillo, Teresa Segura-Garcia (dir.), Unexpected Voices in Imperial Parliaments, Londres, Bloomsbury, 2021.

Visana, Vikram, « Vernacular liberalism, capitalism, and anti-imperialism in the political thought of Dadabhai Naoroji », Historical Journal, 59(3), p. 775-797.

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