Les révolutions transnationales des années 1820

L’aspect transnational des révolutions des années 1820 se caractérise par leur dimension atlantique et méditerranéenne. Les circulations de personnes et d’idées à travers la Méditerranée et l’Atlantique s’accélèrent pour des raisons politiques. Le triomphe du régime libéral en Espagne (1820) attire des révolutionnaires américains. Arrivent aussi en Espagne des libéraux italiens fuyant les troupes de la Sainte-Alliance qui ont étouffé les révolutions de Naples et du Piémont (1821), ainsi que des révolutionnaires en provenance de France, de Grande-Bretagne ou de Grèce afin de promouvoir des réseaux de solidarités internationales. L’exilé devient un agent fondamental des projets transnationaux et diffuse ses idées dans les espaces de formation de l’opinion publique et d’articulation des identités politiques libérales. La dimension transnationale de ces révolutions détermine leur suite car elle facilite leur extension et leur prolifération, mais en même temps elle déchaîne les peurs des grandes puissances européennes de la Restauration et de certaines républiques américaines.

Le général Riego (1820), par Hippolyte Lecomte et lithographie de Godefroy Engelmann.Source : British Museum
Allégorie du serment de la Constitution par Ferdinand VII, roi d’Espagne, vers 1820.
Allégorie du serment de la Constitution par Ferdinand VII, roi d’Espagne, vers 1820. Source : Biblioteca digital memoria de Madrid.
Sommaire

Les révolutions des années 1820 sont transnationales par leur dimension atlantique et méditerranéenne. Le pronunciamiento de Rafael del Riego (1820) et la proclamation de la Constitution de 1812 ont un impact international et déchaînent des mouvements révolutionnaires à Naples, au Portugal et au Piémont. Ailleurs, comme en Grèce continentale, ces soulèvements révolutionnaires sont perçus comme une opportunité politique pour se battre contre l’Empire ottoman et mettre en place un nouvel État à l’est de la Méditerranée. Pendant ce temps, de nouvelles républiques sont proclamées dans l’ancien empire espagnol en Amérique comme au Mexique, au Panama, en Amérique du Centre, à Saint-Domingue ou au Pérou. Les régimes libéraux européens ont peu de continuité, tout d’abord car la Sainte-Alliance, puis l’initiative de la France, empêchent leur consolidation. Cependant, en décembre 1825, un soulèvement révolutionnaire assuré par une partie de l’armée russe, qui se nomme décembriste, échoue en Russie.

Révolutions et horizons politiques transnationaux

La prolifération de ces révolutions se fonde sur les parcours transnationaux de quelques acteurs politiques et sur des pratiques révolutionnaires similaires et adaptatives. Au cours des années 1820, l’armée s’érige en instigateur révolutionnaire à travers le pronunciamiento qui articule des conspirations de militaires et de civils, qui seraient capables de mobiliser dans les rues un nombre considérable de citoyens. Se diffuse alors le modèle constitutionnel espagnol, plus en accord avec le constitutionnalisme révolutionnaire de la fin du xviiie siècle, qu’avec le constitutionnalisme libéral de la Restauration. Enfin, la politisation du peuple passe par la diffusion d’un langage politique universaliste et égalitaire qui facilite la participation politique de quelques collectifs jusqu’alors exclus de la condition légale de citoyens.

Les circulations politiques de personnes et d’idées à travers la Méditerranée et l’Atlantique s’accélèrent alors. Le triomphe du régime libéral en Espagne (1820) attire des révolutionnaires américains. Arrivent aussi en Espagne des libéraux italiens fuyant les troupes de la Sainte-Alliance qui ont étouffé les révolutions de Naples et du Piémont (1821), ainsi que des révolutionnaires de France, de Grande-Bretagne ou de Grèce qui construisent des réseaux et promeuvent des solidarités internationales. La presse, des sociétés patriotiques, des milices et des sociétés secrètes s’érigent en espaces transnationaux dans lesquels circulent des révolutionnaires de provenances diverses et qui disposent de plus ou moins de liberté pour exposer leurs propositions politiques, qui vont de la solidarité des nations libérales (internationalisme) à des propositions transnationales (républicanisme européen, fédéralismes américains, ibérisme, etc.).

Espaces, discours et pratiques de politisation

L’activité politique des révolutionnaires se développe dans les sociétés secrètes (charbonnerie, comuneros, hétairie) qui, bien que construites à l’échelle d’un pays, se projettent souvent au-delà de ces espaces et tissent des liens avec d’autres sociétés, en profitant de la mobilité des révolutionnaires. Elles se construisent par imitation de la franc-maçonnerie ou s’y opposent, et sont essentiellement fondées sur des rituels et des cérémonials qui leur octroient une identité politique. Venant de divers endroits d’Amérique et d’Europe, les exilés y assistent (Eduardo Gorostiza, Bartolomeo Fiorili, Giuseppe Pepe, Michael J. Quin).

La presse devient le principal outil de la construction d’un espace transnational : les journaux disposent d’une diffusion qui dépasse l’espace national dans lequel ils sont produits. Les journaux se nourrissent d’exilés qui écrivent dans leur langue maternelle ou apprennent celle du pays d’accueil, devenant ainsi des intermédiaires culturels. L’élargissement de la liberté de la presse dans les régimes libéraux favorise l’action de gouvernements pour influencer l’opinion publique d’autres nations, encourageant ainsi indirectement des horizons politiques transnationaux.

La pratique politique s’unit avec la pratique militaire, instituant de nouvelles formes de culte transnational associées majoritairement à des figures héroïsées d’officiers révolutionnaires, comme le sont Rafael del Riego, Giuseppe Silvati, Dimitros Ipsilantis, Robert Wilson ou le marquis de Lafayette. Les armées libérales et les milices nationales se nourrissent d’exilés qui s’organisent selon des unités militaires ou paramilitaires (compagnies d’Italiens de 1822 ou le régiment de Napoléon II, 1823). Les révolutionnaires des années 1820 participent à différents conflits, aussi bien dans le sud de l’Europe qu’en Amérique, c’est pourquoi certains d’entre eux (Claudio Linati, Guillaume de Vaudoncourt ou Pierre Chapuis) partent lutter en Espagne, au Portugal, en Grèce, au Mexique, en Amérique centrale ou au Pérou.

Dans ces espaces politiques, des femmes mariées ou veuves qui prennent la parole surgissent, comme la Lisboète María del Carmen Silva ou la Bretonne Émilie du Guermeur. Certaines d’entre elles intègrent de nouvelles formes de culte politique aux côtés des républicaines de la fin du xviiie siècle, telles que les Napolitaines Luisa Sanfelice, Eleonora Fonseca de Pimentel, ou la Grecque Manto Mavrogenous. Les citoyennes de Logroño, ou le bataillon de miliciennes de Barcelone, mené par Émilie du Guermeur qui imite la demande de la girondine Anne-Josèphe Théroigne de Méricourt lors de la Révolution française, bouleversent la presse européenne et américaine.

Des formes de propagande ou de pédagogie politique prolifèrent, comme les catéchismes, le credo constitutionnel ou des objets tels que des éventails, des mouchoirs ou des petites boîtes de tabac à priser. Parfois, ces objets sont importés d’usines françaises qui adaptent les slogans politiques à la nouvelle demande bien que, lorsque la France envahit l’Espagne, la production de ces objets adapte ses lignes politiques pour se diriger vers le marché intérieur français. L’importation d’objets dans les premières années facilite la diffusion de modèles symboliques provenant de la Révolution française, de la récupération du bonapartisme ou de l’extension du philhellénisme en Espagne.

Le libéralisme révolutionnaire comme héritage transnational

La dimension transnationale des révolutions des années 1820 détermine leur suite car elle facilite leur extension et leur prolifération, mais en même temps elle déchaîne les peurs des grandes puissances européennes de la Restauration et de certaines républiques américaines. L’ancrage national de ces révolutions s’est différencié de la dimension universaliste de la Révolution française (1789-1799). Cependant, la circulation de personnes, d’idées, de pratiques et de modèles politiques favorise le polycentrisme révolutionnaire qui adopte des formes variées dans différents contextes nationaux. Les révolutions des années 1820 unissent des libéraux, des bonapartistes et des républicains, et associent des projets nationaux avec des solidarités internationales et des horizons transnationaux. Malgré cela, l’espace transnational se forge avec la circulation de modèles révolutionnaires fondés sur un régime constitutionnel libéral ou républicain, le leadership de l’armée et des milices dans l’action révolutionnaire, l’importance de la liberté de la presse ou d’expression, les sociétés secrètes qui structurent des identités, la prolifération d’espaces de représentation extraparlementaires, et l’imitation de modèles de propagande qui popularise quelques symboles partagés, bien qu’ils prennent souvent un autre sens.

Traduit de l’espagnol par Marion Billard

Citer cet article

Jordi Roca vernet , « Les révolutions transnationales des années 1820 », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 05/10/22, consulté le 08/12/2022. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/21966

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