De la laine au vêtement : circulations commerciales dans l’Europe de l’âge du Bronze

À l’âge du Bronze, l’apparition et la diffusion de la métallurgie du bronze entraînent de nombreux changements techniques et sociaux. Les sociétés se réorganisent et deviennent de plus en plus hiérarchisées. Des circuits commerciaux se mettent en place sur l’ensemble du continent européen et permettent l’essor de la mobilité individuelle ainsi que la circulation de matières premières. On constate ainsi que de la laine est transportée à travers l’Europe, les espèces de mouton n’étant pas les mêmes partout et la rareté induite par la répartition inégale des ressources ayant fait de ce produit un bien recherché pour la confection de vêtements de luxe. Il a ainsi été utilisé pour les costumes de personnages de haut rang, comme en témoignent des exemples retrouvés dans des tombes.

Cercueil et costume de « l'homme de Muldbjerg ». Crédit : The National Museum of Denmark.
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Les échanges se sont beaucoup développés à l’âge du Bronze (2200-850 av. J.-C.), époque à laquelle apparaît puis se diffuse la métallurgie de cet alliage de cuivre et d’étain, le bronze. Ils bénéficient en effet alors du progrès de la navigation et de l’utilisation de la roue à rayons. Se mettent alors en place des routes commerciales, dont on peut identifier les circuits terrestres grâce aux objets retrouvés à proximité. Quant aux voies maritimes, elles peuvent être retracées en se fondant sur les découvertes faites par drainage, qui permettent de restituer les anciens lits de fleuves, les gués et les vallées empruntées pour le transport des marchandises. Celles-ci sont parfois de lourdes charges, ce qui suggère qu’elles sont convoyées à l’aide d’embarcations sophistiquées comme l’épave de Douvres (Angleterre), un bateau d’environ quinze mètres capable de traverser la Manche. À la fin de l’âge du Bronze, les relations sont en effet internationales et, en dépit de leurs différences culturelles, les sociétés sont interdépendantes et procèdent à d’importants échanges commerciaux. Ceux-ci ne sont pas limités au métal mais incluent d’autres matières, parmi lesquelles la laine, comme le révèlent différents costumes parvenus jusqu’à nous.

Circulation d’une matière première textile

L’Europe du Nord a en effet la chance de posséder un certain nombre d’éléments textiles de l’âge du Bronze bien conservés. Ils datent surtout de la période du Bronze moyen (1500-1200 av. J.-C.) et proviennent des plus de 43 000 inhumations sous tumuli, au Danemark, au nord de l’Allemagne et aux Pays-Bas. Ces architectures funéraires, d’une vingtaine de mètres de diamètre, peuvent atteindre 3 à 4 mètres de hauteur et être délimitées par un cercle de pierres. Le corps est placé, à l’intérieur de ce tertre, soit dans un coffre de pierres, soit dans un cercueil taillé dans le tronc d’un chêne. Il y est déposé sur une peau de bovidé ou enveloppé dans une couverture tissée et est accompagné d’un dépôt de céramiques et de mobilier métallique, dont la composition varie selon le sexe et le statut social.

S’il n’est pas exceptionnel que ces derniers objets soient souvent parvenus jusqu’à nous, la préservation des textiles est plus remarquable. Elle est due au chêne utilisé pour les sépultures, qui a l’avantage de former une protection hermétique à l’eau de pluie tandis que son acidité tanique permet la conservation des fibres. Les cas de costumes complets sont néanmoins rares : au total, il en existe actuellement trois exemples féminins et quatre masculins, chacun pouvant être daté antérieurement à 1300 avant notre ère. À ce corpus, il faut ajouter les autres restes textiles, qui ne sont que fragmentaires mais constituent cependant des sources de premier plan pour l’étude des vêtements de cette période.

Le costume le plus médiatisé est celui de la « jeune fille d’Egtved », inhumée en 1370 av. J.-C. au Danemark. Les analyses chimiques récemment réalisées sur les fibres textiles de son costume indiquent que la laine en a été produite en dehors de la zone actuelle de ce pays. Cette jeune fille n’étant pas elle-même originaire de la région, des recherches ont été menées sur neuf autres ensembles de textiles contemporains, également en laine, afin d’observer s’il s’agit d’un cas isolé ou si cela s’intègre dans un phénomène commun. Les résultats indiquent que 70 % des fibres de laines analysées proviennent de moutons élevés en dehors du Danemark. Ces données démontrent que la laine constitue à l’âge du Bronze un bien de prestige et d’échange, transporté sur de grandes distances.

Différentes qualités de laine

Pour comprendre la raison pour laquelle on a ainsi importé un produit, pourtant présent au niveau local, il faut souligner qu’il existe différentes sortes de laine. On regroupe en effet sous cette appellation tous les poils épais, doux et frisés des animaux à toison aptes à être filés. Grâce aux découvertes archéologiques, il est attesté que de nombreuses espèces, domestiquées ou non, ont servi à la fabrication de fibres animales en Europe protohistorique : mouton, cachemire ou angora, chèvre commune, vache, mais aussi cheval et chameau. Les costumes retrouvés au Danemark montrent qu’on y utilisait simplement de la laine de mouton. Mais celle-ci n’est pas uniforme et il en existe de qualités variées : la toison d’un mouton comporte en effet naturellement des poils hétérogènes selon la partie du corps, qui sont séparés pour produire des textiles de qualité différente. À cette première distinction s’ajoute celle du lieu d’origine de la laine, les animaux développant leur toison en fonction de leur environnement, elle peut être différente entre deux régions d’Europe. Afin de réaliser des toisons uniformes, à la fois faciles à utiliser pour la fabrication textile et efficaces contre le chaud et le froid, les éleveurs de la protohistoire recourent à des moyens performants : les techniques de récupération de la toison comme l’arrachage ou la tonte, mais aussi l’importation de troupeaux d’autres régions et l’amélioration du cheptel par l’introduction de reproducteurs choisis.

Certaines régions d’Europe, réunissant plusieurs des nombreux facteurs influant positivement sur la qualité de la laine, seraient donc devenues des lieux de production privilégiés. Il n’est toutefois pas évident d’identifier avec certitude ces zones sources, car on ne peut le plus souvent s’appuyer que sur les ossements retrouvés dans des sites archéologiques et ceux-ci sont peu nombreux. Ils sont de plus parfois fragmentaires et leur état ne permet pas toujours de voir s’il s’agit de mouton ou de chèvre. On peut néanmoins mettre en évidence, par exemple, que l’élevage du mouton s’intensifie à l’âge du Bronze dans ce qui est aujourd’hui l’Autriche, où la production de laine s’est développée.

De même, quelques tablettes gravées découvertes à Santorin ou Théra, en Grèce, et qui comptent parmi les très rares textes de l’âge du Bronze européen, laissent supposer que cette île participait aux échanges internationaux de laine : on ne sait si celle-ci y était directement produite, mais son commerce y était en tout cas contrôlé. En dépit de la distance, cette île aurait donc pu constituer l’une des sources de la laine de costumes importés au Danemark, d’autant qu’une fresque découverte à Santorin atteste l’activité portuaire de l’île et l’utilisation de navires semblables à ceux représentés sur les sites rupestres de Scandinavie.

Le costume d’une élite

Si l’origine des textiles des costumes exhumés au Danemark demeure en grande partie incertaine, et si l’on ignore également en grande partie où s’effectuait le tissage, il est certain que les fibres en ont été transportées sur de longues distances pour permettre à certaines personnes de disposer de vêtements en laine de la meilleure qualité possible. Ces étoffes ont en effet été retrouvées sous des monuments funéraires ayant requis une main-d’œuvre importante et destinés, comme le confirme la présence de bijoux et d’accessoires en bronze, à des défunts appartenant à une élite sociale. Tout comme le bronze, matière de valeur, notamment en raison de la rareté des gisements des matières premières, la meilleure laine est alors recherchée par une élite désireuse de profiter de ses nombreuses qualités à la fois fonctionnelles (elle protège du froid, de l’humidité et est élastique et résistante) et esthétique (couleur, texture). Au même titre que l’étain et le cuivre, les vêtements en laine parvenus jusqu’à nous témoignent donc de l’importance des circulations de matières premières et d’objets à l’âge du Bronze, durant lequel sont créés des circuits commerciaux contrôlés par des groupes élitaires et qui permettent l’acheminement et l’échange de biens de qualité et de prestige à travers l’Europe.

Citer cet article

Tara Chapron, « De la laine au vêtement : circulations commerciales dans l’Europe de l’âge du Bronze », Encyclopédie pour une histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 23/06/20, consulté le 01/12/2020. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/14095

Bibliographie

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