La jeune fille d’Egtved

Une illustration des mobilités en Europe à l’âge du Bronze

À l’âge du Bronze (2200-850 av. J.-C.), certains habitants du continent européen circulent déjà régulièrement entre différentes régions. Un exemple remarquable de cette mobilité est fourni par la tombe de la jeune fille d’Egtved, dont les matériaux organiques, conservés de manière extraordinaire, permettent d’obtenir des informations révélatrices des échanges existant alors entre différentes communautés européennes. Il apparaît en effet que la jeune fille, qui avait d’abord été considérée comme l’une des membres d’une élite locale, a en fait grandi loin de la région dans laquelle elle a été inhumée et a parcouru au moins 2 400 kilomètres au cours des deux dernières années de sa vie. Les analyses biomoléculaires, biochimiques et géochimiques ont permis de reconstituer une partie de son itinéraire entre le Danemark et la Forêt-Noire. À titre individuel, la jeune fille d’Egtved incarne une histoire moderne et est devenue un personnage clé de l’histoire du Danemark et de l’Europe.

Contenu du cercueil en chêne de la jeune fille d’Egtved. Crédit : The National Museum of Denmark.
Sommaire

L’âge du Bronze (2200-850 av. J.-C.) est une période dont l’importance dans la formation de l’Europe telle que nous la connaissons aujourd’hui est souvent sous-estimée. Les innovations technologiques, notamment liées au travail du métal, engendrent une intensification des relations commerciales et des échanges longue distance, la communication de savoir-faire et l’apparition de nouveaux modes de vie. En l’absence de documents écrits, nos connaissances se fondent sur d’autres types de sources et notamment les restes humains, que les progrès scientifiques permettent d’étudier de manière de plus en plus précise. Les études menées sur la fille d’Egtved permettent ainsi d’illustrer les mobilités individuelles, inscrites dans le cadre de vastes échanges à travers l’Europe.

La conservation exceptionnelle d’une tombe danoise

Le corps de la jeune fille a été découvert en 1921 à Egtved (Danemark), où elle a été enterrée en 1370 av. J.-C. Elle était âgée entre 16 et 18 ans. Le traitement funéraire dont elle a bénéficié a d’abord laissé supposer qu’elle était membre d’une élite locale. En effet, sa tombe appartient à un ensemble de sépultures prestigieuses datées entre 1500 et 1100 av. J.-C., où des cercueils en chêne évidé sont placés dans des tombes monumentales. Une partie du mobilier est parvenue jusqu’à nous, les acides taniques naturellement présents dans le bois en ayant sans doute favorisé la conservation. Dans le cercueil, le corps de la jeune fille repose sur une peau de bovidé, elle-même déposée sur une grande pièce de tissu de laine de mouton. La défunte est vêtue d’une tunique courte de laine et d’une jupe faite de cordons. Un drap de laine est enroulé autour de ses pieds. Elle est étendue sur le dos, porte quelques bijoux et ses cheveux blonds sont maintenus par un cordon de laine de mouton. L’acidité du sol et la saturation en eau du cercueil n’ont pas permis la conservation des os. Le reste du mobilier funéraire se compose d’un peigne, d’un petit seau à anse contenant du liquide, d’une boîte en écorce et d’un récipient contenant les restes d’un enfant incinéré.

Le contexte de conservation a permis la préservation des matériaux organiques tels que les poils, les cheveux, les ongles, les dents, une partie du cerveau et la peau. Près du genou gauche, des fleurs d’achillée millefeuille et une feuille de fougère permettent de préciser que son inhumation a eu lieu en été. Si l’ensemble est donc exceptionnellement préservé, l’ADN de la jeune fille est trop détérioré pour pouvoir être étudié. D’autres techniques scientifiques permettent néanmoins d’obtenir des informations, concernant notamment la mobilité humaine. Les mesures des valeurs isotopiques du strontium contenues dans ces restes et dans les textiles révèlent ainsi des données très intéressantes. Le strontium est un des éléments chimiques présents dans la croûte terrestre et sa signature isotopique est sujette à des variations en fonction des sols géologiques. Les êtres vivants absorbent, par l’eau et la nourriture, du strontium qui entre alors dans la constitution des os, de l’émail et de la kératine (élément essentiel des cheveux et des ongles). Ces matières portent donc une signature isotopique du strontium identique à celle du sol sur lequel il a été absorbé. En s’appuyant sur les mesures de référence des paysages isotopiques en Europe, on peut donc cartographier les déplacements des individus.

Allers-retours entre la Forêt-Noire et Egtved

Des mesures ont été réalisées sur la première molaire de la jeune fille ainsi que sur la partie compacte (pars petrosa) de l’os occipital de l’enfant associé à l’inhumation. La minéralisation de l’émail des dents s’effectue au cours de la petite enfance et ne se remodèle pas par la suite : les mesures nous renseignent donc sur l’origine géographique de ces individus. Les valeurs obtenues prouvent qu’ils ont passé leurs premières années à l’extérieur du Danemark. Les vêtements en laine et le cuir du bovidé présentent de plus des signatures isotopiques similaires, ce qui implique qu’ils n’ont donc pas été produits localement. Les données indiquent plusieurs régions d’origine possible : l’est du Danemark, la Grande-Bretagne ou la Forêt-Noire en Allemagne. Ces résultats ont été couplés à l’étude du mobilier archéologique : les artefacts découverts dans la tombe suivent un schéma de distribution utilisé entre les régions du sud de la Scandinavie et du sud de l’Allemagne. Le croisement des données suggère donc, avec une plus forte probabilité, que la jeune fille d’Egtved est originaire de la région de la Forêt-Noire.

L’analyse de ses cheveux a par ailleurs permis de reconstituer son parcours lors des 23 derniers mois de sa vie (un cheveu pousse d’un cm par mois environ). Leur partie inférieure, formée entre les 23e et 13e derniers mois de la vie de la jeune fille, a des signatures isotopiques correspondant à celles de la Forêt-Noire, ce qui indique qu’elle se trouvait alors dans cette région. Le segment central, formé entre 13 et 6 mois avant sa mort, a en revanche des signatures compatibles avec celles de la région d’Egtved, signe qu’elle s’y est alors rendue. Le segment des cheveux correspondant aux 6e-4ᵉ derniers mois de sa vie ainsi que les ongles (dont la formation couvre environ les 6 derniers mois) portent à nouveau les signatures de la Forêt-Noire, où elle est donc revenue, avant d’être finalement enterrée à Egtved. Au cours des 23 derniers mois de sa vie, la jeune fille a donc parcouru au moins 2400 km pour effectuer des allers-retours entre ces deux régions et, peu de temps avant sa mort, elle se trouvait encore loin du site où elle a été inhumée.

Un exemple d’un phénomène répandu

Des analyses similaires ont été réalisées dans une sépulture féminine légèrement plus récente découverte non loin d’Egtved, à Skrydstrup. Bien que sa provenance ne puisse pas être déterminée avec certitude (Suède, France, République tchèque ou Allemagne), il a été prouvé que la défunte n’était pas originaire de la région où elle a été inhumée. Ces résultats indiquent que, contrairement à ce qui a longtemps été suggéré, les déplacements et les échanges n’étaient pas propres à la sphère masculine. Entre autres exemples, une étude effectuée sur la Scanie, en Suède, montre que les enfants ne voyageaient pas mais que 31 % des individus (hommes et femmes confondus) sont enterrés dans des régions différentes de celles où ils ont grandi.

La jeune fille d’Egtved ne constitue donc qu’un exemple d’une pratique répandue, mais celui-ci est exceptionnel par la précision des informations fournies par les analyses chimiques, qui révèlent l’itinéraire d’une partie de sa vie. L’important niveau de mobilité de cette jeune fille témoigne de l’intensité des échanges et des relations diplomatiques au niveau européen. Bien que les raisons précises de ses déplacements soient inconnues, les comparaisons anthropologiques suggèrent une mobilité circulaire (des voyages en groupe avec l’intention de revenir) ou des migrations liées à des évolutions personnelles. Cet exemple rappelle en tout cas le caractère très dynamique de la mobilité européenne à l’âge du Bronze : les individus se déplacent rapidement, sur de longues distances et pour des périodes relativement courtes. La mobilité des personnes est en effet certainement cruciale à l’âge du Bronze car il est impossible d’effectuer sans se déplacer, comme cela est le cas aujourd’hui, des transactions structurées autour de l’outil monétaire : les échanges de biens nécessitent des déplacements, qui varient donc en fonction de l’identité ou du statut social des individus impliqués. En plus des objets, ceux-ci véhiculent alors très probablement des idées, des pratiques et des croyances. Ce sont tous ces échanges qu’illustre la jeune fille d’Egtved qui, à titre individuel, incarne une histoire moderne et est devenue un personnage clé de l’histoire du Danemark et de l’Europe.

Citer cet article

Elsa Desplanques, « La jeune fille d’Egtved », Encyclopédie pour une histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 23/06/20, consulté le 01/12/2020. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/14136

Bibliographie

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