Les années 68 des plasticiennes en Europe

Les artistes européennes ont fondé des collectifs à partir des années 1970 pour créer des réseaux de solidarité locaux et internationaux. L’histoire de ces réseaux s’est étoffée depuis les années 2010, les Européennes prenant le relais des expositions américaines pour écrire leur propre histoire et tisser des liens entre les différents pays. Cette activité féministe surgit dès la seconde moitié des années 1960, avec les premières « Nanas » de Niki de Saint Phalle, en 1964, mais il faut attendre 1975 pour que les mouvements féministes européens éclosent dans toute leur ampleur.

Sommaire

Les artistes européennes ont fondé des collectifs à partir des années 1970 pour contrer la discrimination patriarcale, afin de montrer leurs travaux, discuter de leurs préoccupations, créer des réseaux de solidarité locaux et internationaux. L’histoire de ces réseaux s’est étoffée depuis les années 2010, les Européennes prenant le relais des expositions américaines pour écrire leur propre histoire et tisser des liens entre les différents pays. Cette activité féministe surgit dès la seconde moitié des années 1960, avec les premières « Nanas » de Niki de Saint Phalle, en 1964, ou d’autres actes revendicatifs, qui bouleversent le rapport à l’art. Il faut attendre 1975 pour que les mouvements féministes européens éclosent dans toute leur ampleur. Après avoir posé les jalons de ces collectifs en Europe, nous regarderons plus en détail les scènes française, italienne et anglaise.

Surgissement de collectifs de plasticiennes dans toute l’Europe

Les années 1968 élargies voient éclore des initiatives coordonnées par des femmes, que ce soit des collectifs, des expositions, des galeries ou des associations, toutes s’intéressent au travail des créatrices. Loin d’être isolés, ces groupes forment un véritable maillage européen, que l’ouvrage dirigé par Katy Deepwell et Agata Jakubowska a mis en évidence pour la première fois (2018). Que ce soit au Danemark, au Royaume-Uni, en France, en Allemagne, aux Pays-Bas, en Italie, en Pologne, au Portugal, en Espagne ou en Suède, les féministes se réunissent et agissent en réseaux. Cette incroyable toile d’araignée tisse un panorama renouvelé où inscrire les œuvres des plasticiennes pour leur donner du sens. Ces recherches contrebalancent la domination américaine dans la connaissance des productions féministes des années 1970, qu’il faudrait compléter par les résultats issus des pays de l’ex-bloc de l’Est, pour asseoir davantage la diversité et la richesse de ces réseaux féministes artistiques.

La version officielle du régime socialiste affirmait l’existence de l’égalité de traitement entre les sexes, mais les discriminations persistaient et le partage des tâches domestiques n’était pas effectif. Quant aux pays du Sud, comme le Portugal et l’Espagne, qui étaient sous la férule de dictatures jusqu’au milieu des années 1970, leur rapport au champ artistique et aux féminismes prend des accents fort différents des pays du Nord. Dans ces derniers, les événements de soulèvement étudiant et social de 1968 ont créé un vaste mouvement contre-culturel, dont les féminismes ont profité pour faire rejaillir leurs aspirations à connaître les expériences des femmes et leurs représentations du monde.

Un événement a eu des répercussions dans plusieurs pays : l’organisation de l’année internationale des femmes par l’ONU, en 1975, qui a financé des manifestations. En France, l’exposition « Féminie » par le groupe Dialogue, dirigé par Christiane de Casteras, a été vivement critiquée par d’autres, qui ont fondé par réaction d’autres groupes de plasticiennes plus politisés et revendicatifs, comme Femmes en lutte et le collectif Femmes/Art. Au Danemark et en Autriche, de même, les expositions soutenues ont été controversées, amenant la création d’IntAKT en Autriche. Toutes ces recherches situées, locales, se répondent pour recréer un réseau plus vaste d’actions féministes européennes. 

Révoltes et créations en France, en Italie et au Royaume-Uni

En France, dès 1968, des artistes rompent avec leurs pratiques antérieures et intègrent leurs critiques d’un monde androcentré, amenant la création d’œuvres influencées par les thématiques féministes. Les critiques Aline Dallier, Françoise Eliet ou Charlotte Calmis, entre autres, soutiennent ces artistes. Les théories matérialistes et égalitaristes (Nicole-Claude Mathieu, Christine Delphy, Monique Wittig) côtoient les recherches d’une culture des femmes (Luce Irigaray, Hélène Cixous, Julia Kristeva). La rupture avec les pratiques artistiques doit permettre l’expression de préoccupations liées à la place des femmes dans la société ou la maîtrise de leurs corps. Les artistes et leurs soutiens se réunissent dans l’Union des femmes peintres et sculpteurs, Féminie-Dialogue (où se développe une réflexion autour de l’art textile), La Spirale, Femmes en lutte, le collectif Femmes/Art, Art et regard des femmes, mais aussi autour de la revue culturelle féministe Sorcières et le salon de thé-bibliothèque Le Lieu-Dit. 

Les années 1968 révolutionnent aussi l’art en Italie. À Milan, en 1973, l’artiste franco-italienne Gina Pane performe Action sentimentale pour un public composé de femmes. Dès 1966, tout un langage corporel et autobiographique affirme une transgression des normes artistiques et sociales, relayé par des critiques comme Lea Vergine, Annemarie Sauzeau Boetti ou Carla Lonzi. Ces deux dernières ont participé à des cercles de prise de conscience féministe (en 1970, Carla Lonzi et Carla Accardi ont fondé Rivolta Femminile pour que les femmes apprennent à prendre la parole), où se discutent des sujets tels que le divorce, l’avortement, l’oppression domestique et sociale. Les artistes Ketty La Rocca ou Carol Rama s’inscrivent dans ce cercle. Dans Craniologia (1973), Ketty La Rocca superpose des radiographies de son crâne à des éléments corporels ; Carol Rama peint ou réalise des collages qui expriment pulsions et désirs. Toutes cherchent un langage féminin qui exprime leurs expériences, en rupture avec la culture dominante.

Au Royaume-Uni, dans les années 1980, les historiennes de l’art Rozsika Parker et Griselda Pollock ont édité un ouvrage qui retrace le mouvement féministe en art. Dès 1968, les artistes deviennent des activistes lors de manifestations contre l’élection de Miss Monde, symbole des normes imposées aux corps des femmes. Si l’influence américaine est plus présente, les artistes s’intéressent aux conditions de vie des femmes de la classe ouvrière, comme le Hackney Flashers Collective. Dans Women and Work : A Document on the Division of Labour and Industry 1973-1975, Margaret Harrison, Kay Hunt et Mary Kelly documente le travail d’ouvrières d’une usine de boîtes en métal à Bermondsey. Cette installation critique les inégalités de salaire, alors qu’une loi est en discussion, votée en 1975. Photographies, textes et vidéos propose un discours alternatif au sujet des questions de classe, de race et de genre.

Mise en place d’une contre-culture féministe européenne

Ainsi, le cadre chronologique qui sied à l’histoire des plasticiennes en Europe comporte des jalons pionniers qui commencent davantage autour de 1965, puis éclot réellement dans les années 1970, avec une acmé en 1975, alors que l’année de la femme organisée par l’ONU cristallise les réactions. Les activités cessent sous cette forme au début des années 1980, avec l’avènement d’une société libérale et le passage à un autre mode de pensée féministe, qui ambitionne de s’insérer dans les structures officielles. Riches en œuvres, en réseaux et en créativité, les collectifs et les plasticiennes des années 1968 élargies sont ainsi au cœur d’un renouveau féministe qui englobe les arts plastiques. Que ce soit dans la rue, par la fabrique de pancartes et de banderoles, dans les vidéos militantes ou chez les artistes, ce contexte féministe socio-politique voit surgir une large créativité, joyeuse et déterminée, qui investit toutes les formes esthétiques existantes, les remodelant à son profit et les hybridant, partout en Europe, en une véritable culture alternative féministe.

Citer cet article

Fabienne Dumont , « Les années 68 des plasticiennes en Europe », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 16/09/22, consulté le 06/10/2022. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/21940

Bibliographie

Deepwell, Katy, Jakubowska, Agata, All-Women Art Spaces in Europe in the Long 1970s, Liverpool University Press, 2018.

Dumont, Fabienne, Des sorcières comme les autres. Artistes et féministes dans la France des années 1970, Rennes, PUR, 2014.

Parker, Rozsika, Pollock, Griselda, Framing Feminism : Art and the Women’s Movement, 1970-1985, Londres/New York, Pandora Press, 1987.

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