« Améliorer l’espèce humaine »

L’eugénisme en Europe, xixe-xxe siècles

Résumé

L’idéologie eugéniste entend favoriser les bonnes naissances. La paternité du terme revient à Francis Galton (1822-1911), qui lui donne une définition en 1883. Jusque-là, la volonté d’améliorer l’espèce humaine n’était pas traitée comme une science. Mais, à la fin du xixe siècle et au début du xxe siècle, divers pans de la médecine convergent en un sens : celui de la dégénérescence et de la nécessité d’améliorer l’espèce humaine. L’eugénisme apparaît comme la solution. « Positif », il favorise les bonnes unions, « négatif », il les décourage ou les interdit. L’eugénisme devient un sujet de débat au sein des sphères médicales européennes, tandis que certains États adoptent une législation eugéniste. L’Allemagne nazie pousse à l’extrême l’idéologie eugéniste, professant un eugénisme négatif passant par la stérilisation forcée et l’euthanasie des individus « indésirables ». Synonyme des crimes nazis, l’eugénisme est resté tabou jusqu’à la fin du xxe siècle.

Francis Galton, scientifique britannique (1822-1911). Photographie des années 1850 issue de l’ouvrage de Karl Pearson Vie, lettres et travaux de Francis Galton. Source : Wikimedia Commons
Sur cette affiche des années 1930, on peut lire : « 60 000 reichsmarks, c’est ce que coûte à la communauté cette personne souffrant d’une tare héréditaire durant sa vie. Cher citoyen, c’est aussi ton argent. Lis “Le Nouveau Peuple” », le magazine mensuel du département de la politique raciale du NSDAP. » Source : Wikipedia

Les traces d’eugénisme dès l’Antiquité

Dans la République (livre V), Platon écrit : « Il faut, selon nos principes, rendre les rapports très fréquents entre les hommes et les femmes d’élite, et très rares, au contraire, entre les sujets inférieurs de l’un et de l’autre sexe. » Alors que le terme n’existe pas encore, l’idée eugéniste est présente dans l’esprit humain : il y a une hiérarchie entre les individus, et les meilleurs méritent de faire perdurer leur lignée en procréant. Il faut attendre les xviie et xviiie siècles pour voir la question des bonnes naissances revenir en force en Occident. En 1655, la Callipédie du médecin français Claude Quillet présente les règles à respecter pour avoir une bonne progéniture : l’ouvrage rencontre un franc succès. En 1756, le médecin français Charles-Augustin Vandermonde publie un Essai sur la manière de perfectionner l’espèce humaine pour identifier « toutes les qualités requises dans les deux sexes, pour avoir des enfants aussi parfaits qu’on peut le désirer ». À l’idée de faire de beaux enfants s’ajoute celle de perfectionner l’espèce. Le message révolutionnaire concernant la régénération de l’humanité circule sous différentes dénominations, comme mégalanthropogénésie, viriculture, hominiculture, orthobiose, etc.

En 1862, Charles Darwin (1809-1882) livre sa définition de la sélection naturelle dans son ouvrage De l’origine des espèces : « Les hommes sont inégaux par nature : voilà le point d’où il faut partir », indique la préface à la traduction française. Le philosophe anglais Herbert Spencer (1820-1903) analyse quant à lui la sélection naturelle comme « la sélection des plus aptes ». Naît alors le darwinisme social, qui justifie que les êtres les plus aptes survivent tandis que les êtres « inférieurs » disparaîtront. Au même moment se développe en médecine le concept de « dégénérescence » : si l’état de la population et les situations d’hygiène ne changent pas, une future extinction humaine devient inéluctable. Les maladies infectieuses (tuberculose et syphilis), les troubles sociaux (alcoolisme et criminalité) et les maladies mentales donnent corps à ces théories.

Pour remédier aux maux de la société, on considère la sélection artificielle de l’homme par l’homme, que les progrès de la science rendent désormais envisageable. En effet, le moine autrichien Gregor Mendel (1822-1884) pose au même moment les fondements de la génétique. Le mathématicien anglais Karl Pearson (1857-1936) développe, lui, une méthode statistique, la biométrie, qui permet de classer les êtres humains en fonction de la distribution des caractères héréditaires et, donc, de leurs capacités. Et la psychiatrie établit un lien direct entre la folie, la dégénérescence et le désordre social, mettant le malade mental dans la ligne de mire des eugénistes. En un tel contexte, l’eugénisme apparaît comme la solution pour régénérer l’espèce humaine.

xixe-xxe siècles : Galton théorise l’eugénisme et l’idéologie se diffuse en Europe

En 1883, Francis Galton, cousin de Darwin, donne naissance au terme « eugénisme » (du grec eu « bien » ou « bon » et genos « race » ou « naissance »), ainsi défini : « Science de l’amélioration de la race, qui ne se borne nullement aux questions d’unions judicieuses, mais qui, particulièrement dans le cas de l’homme, s’occupe de toutes les influences susceptibles de donner aux races les mieux douées un plus grand nombre de chances de prévaloir sur les races les moins bonnes. » L’eugénisme revêt un caractère dual : « positif », il favorise les bonnes unions dont la progéniture sera de qualité ; « négatif », il limite la reproduction des individus jugés inaptes.

Afin d’imposer l’eugénisme en Europe et dans le monde, les eugénistes présentent leur idéologie comme une religion « laïque, substitut scientifique aux religions officielles » selon Galton. En France, malgré la tentation eugéniste d’une grande partie de la sphère médicale et la création d’une Société française d’eugénique (1913), les pertes humaines causées par la Première Guerre mondiale conduisent dans les années 1920 à la prohibition de toute propagande anticonceptionnelle. Dans le même temps, la pression des catholiques joue en faveur de l’abandon total d’un eugénisme négatif : ce n’est pas par la suppression d’individus présents ou à venir que la « race » s’améliorera. La seule loi d’inspiration eugéniste mise en place en France relève donc d’un eugénisme négatif modéré. Promulguée en 1942, sous le régime de Vichy, elle vise à dissuader les mauvaises unions en instituant une visite médicale prénuptiale. En France comme en Europe, le catholicisme a pu faire barrage à l’eugénisme. Ainsi, des pays tels que l’Espagne, le Portugal et l’Italie n’ont pas eu de législation eugéniste. C’est le cas également des cantons catholiques de Suisse, tandis que la majorité des cantons protestants a légalisé la stérilisation eugénique (le canton de Vaud dès 1928). De même, la Norvège et la Suède ont légalisé la stérilisation eugénique en 1934 et 1935 – en Suède, il faut même attendre 1976 pour qu’une loi rende obligatoire l’accord des intéressés. La Grande-Bretagne, où l’eugénisme a été théorisé, est imprégnée de cette idéologie jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Dès 1907, une Société pour l’éducation eugéniste est créée. Dirigée par Léonard Darwin (1850-1943) à partir de 1911, elle exerce une activité de lobbying et milite pour l’internement des malades mentaux et la nécessaire prévention contre les maladies vénériennes. Des personnalités comme Winston Churchill et H. G. Wells sont séduites par l’idée de la stérilisation eugénique. Cependant, aucune loi de la sorte n’est adoptée par le Parlement britannique.

L’eugénisme nazi

Inspiré par les idées qui circulent en Europe et aux États-Unis, Hitler développe une idéologie eugéniste radicale, raciste et suprémaciste. L’amélioration de la race germanique passe par un eugénisme négatif, l’élimination des êtres et des peuples inférieurs. Si ses boucs émissaires ont plusieurs visages, les principaux sont le peuple juif, les Tziganes, les homosexuels et les handicapés physiques et mentaux. Dès le 14 juillet 1933, il fait voter une loi sur la stérilisation forcée de toute personne considérée comme souffrant d’une maladie génétique telle que l’imbécilité congénitale ou la schizophrénie, l’épilepsie ou la cécité héréditaires, une malformation congénitale grave ou un alcoolisme chronique grave. En 1936 est lancé le Lebensborn, un programme destiné à favoriser la naissance d’enfants aryens. Considérant que la stérilisation forcée n’est pas une pratique assez efficace, Hitler lance en 1939 l’Aktion T4, un programme qui légalise l’euthanasie des handicapés et malades mentaux. Commence ainsi le processus de « nettoyage complet » de la race germanique. Tous les déviants, les « indésirables », sont internés dans des camps de concentration puis déportés vers des camps d’extermination. Avec l’utilisation des chambres à gaz et le génocide de six millions de Juifs, Hitler marque un tournant dans l’histoire de l’eugénisme en l’imbriquant dans le racisme. En 1945, l’eugénisme devient tabou. Les historiens français, à la suite de Jacques Léonard (1935-1988), mais aussi allemands, britanniques et américains, n’en feront un objet d’étude historique qu’à partir des années 1980.

Aujourd’hui : la question de l’eugénisme privé

L’idée eugéniste elle-même revient-elle aussi en scène, dès lors que les avancées scientifiques permettent de l’appliquer autrement que par des mesures radicales ? L’idée qu’exposent le philosophe Jean-Noël Missa et l’anthropologue-généticien Charles Susanne (De l’eugénisme d’État à l’eugénisme privé, 1999) est que, en cette fin du xxe siècle, c’est dans l’intimité d’un couple ou d’une famille que se pose la question eugénique : elle s’est ainsi déplacée du milieu médical et politique vers la sphère privée. La définition de l’eugénisme, terme historiquement chargé, n’en reste pas moins confuse. Le diagnostic prénatal par échographie fœtale, qui permet de déceler la présence d’anomalies génétiques et peut conduire à une interruption de grossesse en cas d’anomalie chromosomique caractérisée, relève-t-il aussi de l’eugénisme ? De même que les recherches actuelles sur le génome humain, visant à éliminer chez les embryons les gènes de certaines maladies génétiquement transmises ? Le philosophe Jean-Paul Thomas pose dans Les fondements de l’eugénisme la question suivante : « Dès lors que l’eugénisme n’est plus associé aux préjugés nationalistes ou racistes, dès lors qu’il ne fait plus l’objet de mesures contraignantes mais repose sur le libre choix des personnes, à quel titre s’opposer aux améliorations que la science autorise ? » Mais l’humain doit-il être amélioré, et à quel prix ? La question divise profondément l’opinion. Le fait est que diagnostic préimplantatoire, tri des spermatozoïdes et choix du sexe de l’enfant à naître sont devenus possibles. L’Union européenne, contrairement aux États-Unis, interdit ces méthodes et se méfie des dérives qu’elles pourraient entraîner.

Bibliographie

Aubert-Marson, Dominique, Histoire de l’eugénisme, Paris, Ellipses, 2010.

Carol, Anne, Histoire de l’eugénisme en France. Les médecins et la procréation (xixe-xxe siècles), Paris, Seuil, 1995.

Pichot, André, La société pure. De Darwin à Hitler, Paris, Flammarion, 2000.

Taguieff, Pierre-André, « L’introduction de l’eugénisme en France : du mot à l’idée », Mots, n° 26, mars 1991, p. 23-45.


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