Le projet de démocratie européenne de Giuseppe Mazzini (1829-1871)


Résumé

Figure phare du Risorgimento, Giuseppe Mazzini (1805-1872) est également le penseur de la construction de l’Europe des peuples, contre la Sainte-Alliance des grandes puissances qui avaient vaincu Napoléon Bonaparte et bloqué l’Europe dans un système géopolitique réactionnaire. Tandis qu’il pose les fondements idéologiques et politiques d’une nation italienne républicaine et unitaire, il prophétise l’union européenne sur une base démocratique. Convaincu de l’horizon européen de toute action culturelle et politique, il élabore, en fondant sa Jeune Europe (1834), une des premières tentatives dans l’histoire européenne de créer une association démocratique internationale non sectaire. Puis, après l’échec des révolutions du Printemps des peuples, il devient un pionnier de la Communauté européenne et de la république universelle. Le modèle européen de Mazzini, conçu avec une visée anti-communiste et contre l’hégémonie française, ne réussit toutefois pas à s’imposer au sein de l’Internationale, et ne revient sur le devant de la scène qu’après 1945, comme référence politique pour les pères fondateurs de l’Europe.

Photographie de Giuseppe Mazzini, Fondo Comandini, Biblioteca Malatestiana
Photographie de Giuseppe Mazzini, Fondo Comandini, Biblioteca Malatestiana. Source : Wikimedia Commons.
Reproduction de l’Acte de fraternité de la Jeune Europe. Source : Museo Europeo Altervista.
Reproduction de l’Acte de fraternité de la Jeune Europe. Source : Museo Europeo Altervista.

Giuseppe Mazzini, né à Gênes en 1805 et mort à Pise 1872, élabore la plupart de ses programmes politiques en exil. Il est en effet expulsé d’Italie dès 1831 pour son engagement dans la Carboneria et, après un séjour en France, où il fonde la Jeune Italie (1831) pour rassembler des patriotes autour de son idéal républicain, il rejoint la Suisse et l’Angleterre, d’où il continue à organiser complots et insurrections en essayant de donner une dimension européenne à son mouvement. Il revient en Italie en 1848, à la suite de l’insurrection de Milan, puis il participe au gouvernement de la République romaine (1849). Contraint à nouveau de s’exiler après le retour du pape, il tente jusqu’à la fin de sa vie d’œuvrer à l’avènement d’une république italienne unitaire et de défendre son idée de nationalisme, qu’il détaille dans son ouvrage le plus célèbre, les Devoirs de l’homme (1860). Il souhaite en même temps préparer les peuples à fonder une grande organisation démocratique en Europe, qui préfigure la Communauté européenne.

L’association des peuples européens

Mazzini transmet à ses contemporains une idée originale d’Europe, faisant partie d’un triptyque qui relie la nation, l’humanité et l’Europe. L’idée d’une association des peuples européens remonte à son premier article, « D’una letteratura europea » (1829), qu’il développe ensuite année après année, comme dans son essai Fratellanza dei popoli (1832), où il définit l’Europe comme la « terre des Libertés » et la patrie commune des habitants du continent unis par des liens fraternels. L’Europe doit toutefois respecter le « droit de nationalité » pour laisser à chaque peuple sa spontanéité et sa propre existence : le but commun n’est pas de fusionner les populations en ignorant ce qui peut les distinguer, mais de les associer (Mazzini emploie son concept clé, affratellare, qui signifie les « faire fraterniser ») dans ce qu’ils ont de commun. Cette union est supposée permettre la création d’une « ligue terrible » : une association républicaine sous la forme de « pacte européen », qu’il définit dans son programme de l’association Jeune Europe (1834).

Les deux éléments fondamentaux de l’unionisme européen selon Mazzini sont le concept d’Europe comme personnalité distincte dans le monde international et l’exigence d’une association de nature politique entre les peuples européens. L’Europe de Mazzini est construite selon le modèle du polycentrisme : lui-même avait suscité la multiplication d’associations (Jeune Italie, Jeune Suisse, Jeune Allemagne, etc.), une pour chaque pays, et l’établissement de liens solides entre les patriotes occidentaux et ceux de l’Europe moyen-orientale, notamment les Hongrois et les Polonais.

Le patriote italien est en revanche opposé à l’idée de cosmopolitisme développée par les philosophes des Lumières et qui avait inspiré la Révolution française : l’époque nouvelle qui s’ouvre au xixe siècle ne doit plus avoir à son centre l’individu et sa liberté de circulation, mais l’indépendance des nations, en opposition à l’ordre établi par le congrès de Vienne en 1815.

Les révolutions qui éclatent en 1848 aux quatre coins de l’Europe semblent donner raison aux prophéties de Mazzini, selon lequel un « mouvement européen » est en marche. Toutefois, ce dernier n’est pas assez fort pour résister à la réaction des souverains coalisés.

Les nations unies d’Europe

Malgré les défaites et l’échec de sa tentative de République romaine en 1849, Mazzini continue de défendre la construction d’un continent démocratique européen. Dans son essai Alleanza dei popoli (1849), il imagine une association de nations-sœurs, unies par une foi commune et par un pacte pour la gestion des affaires internationales, mais libres et indépendantes dans leur choix des moyens pour atteindre le but commun et dans l’organisation de leurs forces pour leur gouvernance intérieure. Contre les expériences précédentes (notamment l’Europe napoléonienne), qui avaient unifié le continent par le haut et par la force, seule la formule de l’association populaire peut garantir, selon lui, la stabilité et la puissance politique de la future Europe dans le monde. Même après la réalisation concrète de l’Alliance des peuples par la démocratie européenne, Mazzini souhaite que soit conservée une harmonie entre l’« entité individuelle » et l’« entité collective », sans que soient effacées les identités de chacun. Les peuples doivent maintenir ce que Mazzini appelle, dans son texte Organizzazione della democrazia (1850), « une double vie : interne et externe ; propre et en relation ».

Sa vision de l’Europe, qui tient compte des particularités de chaque peuple, est fortement influencée par le cas italien, à savoir par la fragmentation même de l’Italie qui n’aurait pas pu s’unir en oubliant son histoire divisée.

Ses théories naissent aussi de la volonté de se distinguer, à l’intérieur de la démocratie européenne, des projets cosmopolites et internationalistes d’un côté, et de l’autre du projet de Carlo Cattaneo (1801-1869) d’États-Unis d’Europe. Le patriote italien est fortement opposé au projet qui veut faire concurrence à son Comité européen, à savoir celui du Comité latin élaboré à Paris par C. Cattaneo, Giuseppe Ferrari (1811-1876), Giuseppe Montanelli (1813-1862) et Félicité de Lamennais (1782-1854), car il refuse tout ethnocentrisme. Pour Mazzini, il n’existe qu’une seule humanité, diversifiée dans ses formes et ses expressions. Il défend donc l’idée d’un monde pluriethnique et multiculturel, en mesure de dépasser graduellement les barrières nationales pour aller vers une synthèse nouvelle, transnationale et transculturelle.

Cette nouvelle Europe ne peut pas être le fruit de discussions diplomatiques, mais doit naître d’une insurrection générale des peuples. Le but et l’intérêt de Mazzini sont de créer des foyers révolutionnaires sur tout le continent afin de préserver l’esprit d’initiative de chaque peuple ; les mouvements populaires devront contraindre les États à sortir de leur réserve et à prendre les armes pour, in fine, provoquer le bouleversement géopolitique tant attendu en Europe.

Mazzini décrit aussi la forme concrète qu’il imagine pour cette communauté politique européenne. Il n’imagine pas des institutions européennes mais une participation volontaire, comme un acte de foi de tous les participants. Il ne pense pas à une direction supranationale du continent, mais à une structure confédérale, où la coordination des différentes politiques état-nationales serait garantie par une sorte de Concile suprême ou Congrès des Nations, qui aurait tenu sur pied une « Europe des patries » et des États. Implicitement, aucun pays ne pourrait obtenir un siège dans le Concile des peuples s’il ne s’était pas d’abord constitué en unité nationale. Contre l’opinion de C. Cattaneo, le précurseur le plus connu de l’idée des États-Unis d’Europe avec l’institution d’un gouvernement européen, et contre Joseph Proudhon (1809-1865), hostile à l’unité italienne au nom du fédéralisme, Mazzini imagine une « régionalisation » de l’Europe, condition indispensable pour que chaque peuple puisse accomplir la « mission nationale » qui lui a été attribuée directement par Dieu. Néanmoins, son objectif est bien celui de fonder « la grande organisation démocratique européenne », dont il explique le programme dans son essai Condizioni e avvenire dell’Europa (1852). Pour le réaliser, il faut, d’après lui, refaire la carte de l’Europe, autour de treize ou quatorze unités territoriales : des nations avec des populations homogènes, des traditions et une histoire commune.

Après la proclamation du royaume d’Italie en 1861, son projet d’association internationale prend la forme de l’Alliance républicaine universelle, dont le but est en réalité de lutter pour la transformation républicaine de l’Italie. Le thème des nationalités et de l’Europe revient néanmoins avec force jusque dans ses derniers écrits, en particulier dans son article de 1871 « Politique internationale ». Il imagine que l’Italie pourrait prendre la tête une ligue de petits États européens contre les grandes puissances, et en particulier contre les volontés hégémoniques françaises.

L’idéologie nationale et européenne mazzinienne a marqué durablement les esprits, et même si elle n’a pas pu se traduire concrètement à son époque, il a indéniablement jeté les fondements de l’idée de communauté européenne qui verra le jour après la Seconde Guerre mondiale.

Bibliographie

Bayly, Christopher A., Biagini, Eugenio F. (dir.), Giuseppe Mazzini and the Globalization of Democratic Nationalism, 1830-1920, Oxford, Oxford University Press, 2008.

Fournier-Finocchiaro, Laura, Giuseppe Mazzini. Un intellettuale europeo, Naples, Liguori, 2013.

Frétigné, Jean-Yves, Giuseppe Mazzini. Père de l’unité italienne, Paris, Fayard, 2006.

Mastellone, Salvo, Il progetto politico di Mazzini (Italia-Europa), Florence, Olschki, 1994.


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