Travestissement de soldat sous le IIIe Reich



Nuit orientale. Sketch ou saynète pour une fête d’unité de garde au sein de la Wehrmacht dans un camp de prisonniers de guerre (stalag) allemand. Sans date, sans légende, photographe inconnu.  © Collection Martin Dammann. Reproduction photographique Martin Dammann.
Nuit orientale. Sketch ou saynète pour une fête d’unité de garde au sein de la Wehrmacht dans un camp de prisonniers de guerre (stalag) allemand. Sans date, sans légende, photographe inconnu.  © Collection Martin Dammann. Reproduction photographique Martin Dammann.

Un marin se penche sur une beauté dormante, dans une scène de séduction. La pose de la figure féminine est reconnaissable dans la culture occidentale car elle renvoie aux tableaux des grands maîtres, comme les Vénus endormies de Giorgione et du Titien ou encore l’Olympia de Manet. Le grain de beauté, les seins voluptueux pointant sous le corsage et les longues jambes lisses et sans poils sont autant d’attraits de la femme qui se laisse séduire et sera bientôt conquise. La scène nous rappelle également la peinture orientaliste, autre lieu commun marquant fortement l’imaginaire collectif occidental : l’odalisque, ou femme de chambre, dans un sérail turc, telle qu’elle a été peinte par Ingres et d’autres artistes du xixe siècle. Les poses soigneusement étudiées et la mise en scène de cette performance, qui plonge ses références directement dans l’histoire de l’art, sont les indices d’une photographie hautement chorégraphiée et d’un photographe doué. Le cliché peut surprendre car, si l’on est habitué à voir les soldats allemands pendant la Seconde Guerre mondiale en uniformes et bottes noires, ce couple de camarades masculins, déguisés en femmes, défie nos habitudes visuelles. Que faire alors de cette image, et surtout, comment la lire ?

Se travestir dans la Wehrmacht

Cette scène apparaît sur une photographie amateur prise par un soldat de la Wehrmacht pendant la Seconde Guerre mondiale. L’image a été publié en 2018 dans le recueil de Martin Damman, Soldier Studies. Cross-Dressing in the Wehrmacht. Le cliché a été acquis en vrac par l’auteur de ce recueil, une acquisition qui n’offre guère d’informations sur les acteurs impliqués et les conditions de circulation de cliché. En revanche, la comparaison avec d’autres photographies de troupes allemandes de la Wehrmacht permet d’identifier ce document parmi une série de clichés pris lors d’une fête organisée par une unité de garde de l’armée nazie dans un camp de prisonniers de guerre (stalag) allemand. Les informations sont bien minces mais, en dépit de ces lacunes, cette photographie constitue une source riche et subtile pour l’histoire de la photographie, du genre et de la sexualité.

Le travestissement est une pratique assez courante dans les organisations militaires et la Wehrmacht ne fait pas exception ; durant leur entraînement, les recrues s’habillent parfois en femmes et s’exercent au spectacle de variétés lors de sketches humoristiques et de tableaux vivants. Durant ces soirées entre camarades, le plus souvent dans les unités situées à l’arrière du front en temps de guerre, voire dans celles des prisonniers dans les camps d’internement, le travestissement joue un rôle important dans l’entre-soi masculin : tantôt divertissement et élément de sociabilité, il joue aussi le rôle de rite de passage et de bizutage.

Cependant, cette photographie peut sembler paradoxale : la Wehrmacht était une institution homophobe dans une dictature qui avait déclaré la guerre à l’homosexualité masculine. Pourtant, l’entre-soi masculin militaire dans l’expérience du combat, la nudité occasionnelle, la proximité émotionnelle, l’amitié voire l’amour entre camarades encourageaient les liens affectifs masculins au sens d’une « homosociabilité » telle que la définit Eve Kosofsky Sedgwick : des désirs homosociaux et hétérosexuels entre hommes qui forgent une complicité résolument masculine. Pour le commandement de la Wehrmacht, qui encourageait ces soirées déguisées et ces spectacles de travestis en fournissant l’alcool en quantité importante ainsi que les pellicules de film pour les appareils photo, le travestissement des soldats avait certainement pour objectif de divertir et de consolider cette identité hétérosexuelle par cette complicité entre camarades.

Performances photographiques et troubles (homo)érotiques

La notion de « performance » permet de mieux saisir les effets insoupçonnés de telles photographies dans l’armée allemande. En effet, ces photographies peuvent être considérées comme de simples mises en scène jouées devant des hommes qui ne sont pas dupes et comprennent bien les codes très idéalisés de la féminité qui s’exposent dans ce cliché. Pour autant, ces performances et pratiques de travestissement avaient probablement des effets performatifs imprévus, suscitant des plaisirs et des désirs que l’institution militaire ne pouvait contrôler. Ainsi, le cliché contient aussi un soupçon de drague et de charge (homo)érotique, qui dépasse la simple performance théâtrale. Les spectacles de travestis nous obligent en effet à considérer le sexe anatomique et l’identité de genre comme des dimensions distinctes. Toutes ces affiliations ne sont à aucun moment acquises mais situées et en permanente construction : c’est dans l’interaction sociale, sur cette photographie, sur scène devant les camarades, que ces deux hommes font et défont le genre.

Adopter une lecture relevant de l’histoire du genre voire de l’analyse queer à propos de cette image ne signifie pas redéfinir et fixer les catégories d’identité. Une telle lecture invite davantage à s’attarder sur les porosités, les limites, les incertitudes et la polysémie du médium photographique. Les performances de travestis militaires étaient en mesure d’« alléger » un espace exclusivement masculin en y faisant entrer, par le travestissement et l’incarnation, une présence féminine comme objet du désir masculin. En revanche, en dehors de ces espaces de mise en scène, toute forme de travestissement ou d’acte sexuel entre hommes était sévèrement puni, et un travesti marchant dans les rues du Berlin était arrêté par la police ou la Gestapo et envoyé dans un camp de concentration. Lorsqu’il est clairement identifiable comme « déguisement », le travestissement ne rendait pas les soldats de la Wehrmacht efféminés mais, au contraire, renforçait leur masculinité car il permettait à ces hommes de déployer plus efficacement l’hégémonie du genre masculin en mettant en scène leur désir du corps féminin.

Pourtant, le travestissement, même encadré, offre aux soldats – du moins pour un moment éphémère – un espace situé en dehors de ce que Judith Butler appelle la « matrice hétérosexuelle ». La pratique du travestissement dans un cadre militaire possède en définitive un potentiel à la fois normalisant et perturbateur, comme l’affirme l’historienne israélienne Iris Rachamimov. Dans cette veine, nous soutenons avec Jennifer Evans que cette photographie teste en réalité les frontières fluides entre l’hétérosexualité normative présumée et le désir queer, incontrôlable et récalcitrant.

Bibliographie

Butler, Judith, « Performative Acts and Gender Constitution : An Essay in Phenomenology and Feminist Theory », Theater Journal, vol. 40, 1988/4, p. 519-531.

Dammann, Martin, Soldier Studies : Cross-Dressing in der Wehrmacht, Berlin, Hatje Cantz, 2018. 


Evans, Jennifer, Mailänder, Elissa, « Cross-dressing and the Violence of Male Intimacy in Third Reich Photography », German History, vol. 39, 2020/1, p. 54-77.

Kosofsky Sedgwick, Eve, Between Men. English Literature and Male Homosocial Desire, New York, Columbia University Press, 1985.

Marhoefer, Laurie, « Lesbianism, Transvestitism, and the Nazi State : A Microhistory of a Gestapo Investigation, 1939-1943 », The American Historical Review, vol. 121, 2016/4, p. 1167-1195.

Rachamimov, Iris, « The Disruptive Comforts of Drag: (Trans)Gender Performances among Prisoners of War in Russia, 1914-1920 », American Historical Review, vol. 111, 2006/2, p. 362-382.


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