1932-1935 : Villa Desocupación, le premier bidonville de Buenos Aires

Résumé

En Argentine, la crise économique de 1929 entraîne une hausse du chômage dans les campagnes, attirant un grand nombre de ruraux sans emploi dans les « villas de miserias » (quartiers de misère) des grandes villes. À Buenos Aires, le premier bidonville établi à partir de 1932 est surnommé Villa Desocupación (bidonville du chômage) et suscite l’étonnement et la crainte de la presse et de pouvoirs publics.

Ill.1. Photographie du magazine Noticias gráficas (septembre 1933)
Ill.1. Photographie du magazine Noticias gráficas (septembre 1933)

Contexte : crise économique, exode rural et exclusion sociale à Buenos Aires après 1929

La crise de 1929 entraîne une réduction brutale des échanges internationaux qui a de lourdes incidences sur une économie ouverte comme celle de l’Argentine, essentiellement tournée vers l’exportation de viande et de céréales aux pays industrialisés. Dès la fin de l’année 1929, le pays doit faire face à la baisse drastique de la valeur de ses exportations de produits primaires (- 64 % entre 1928 et 1932) ainsi qu’à une rapide dégradation des termes de l’échange (rapport entre l’argent gagné par les exportations et l’argent dépensé pour les importations), car la diminution des prix des biens manufacturés importés est alors moins importante que celle des produits exportés. Confronté au reflux des investissements de capitaux étrangers et ne pouvant plus prélever autant d’impôts sur le commerce international, l’État argentin maintient pourtant le paiement du remboursement de la dette, ce qui provoque une forte contraction de sa masse monétaire et aggrave la récession (le PIB du pays chute de 19 % entre 1928 et 1932). Cette situation place le gouvernement en grandes difficultés et s’accompagne d’une réduction des dépenses publiques, notamment des salaires des fonctionnaires.

La récession entraîne une baisse générale des salaires réels et une forte augmentation du chômage. S’il est difficile d’établir des estimations fiables, il est admis qu’en 1932, au plus fort de la crise, le taux de chômage se situe autour de 20 %. Bien que très en dessous de la réalité, le premier recensement national réalisé la même année dénombre un total de 333 997 chômeurs dans l’ensemble du pays, dont 87 223 dans la capitale, Buenos Aires, qui compte alors 2,2 millions d’habitants. Environ 42 % du total des sans-emplois sont d’anciens travailleurs de l’industrie, du transport, des services portuaires et de la construction ; une autre majorité de chômeurs (40%) travaillait dans l’agriculture.

La crise de 1929 amorce une redistribution territoriale de la population qui vide les campagnes au profit de la capitale. La contraction des exportations de matières premières, entraîne la baisse des emplois et des salaires dans l’agriculture provoquant un exode de la main-d’œuvre rurale vers les grandes villes, en particulier vers Buenos Aires. Celle-ci reçoit ce nouveau flux de population sans les infrastructures et les logements nécessairesLa ville prospère des immigrés européens (principalement venus d’Italie et d’Espagne au tournant du xxe siècle) qui ont connu l’ascension sociale et ont pu quitter les conventillos (ces pensions de familles surpeuplées) pour des lotissements, fait alors place à un nouvel habitat plus informel, né de la récession, du chômage et de l’exode rural des « créoles » (descendants de familles espagnoles) dont l’enracinement dans les campagnes argentines est plus ancien. Dès 1930, les autorités s’inquiètent de la présence de ces nouveaux arrivants de province qui viennent alimenter les contingents de chômeurs locaux et s’installent dans des campements d’infortune.

Considéré comme le premier bidonville de Buenos Aires, le “Bidonville du chômage” (Villa Desocupación) est un camp de chômeurs improvisé en 1932 sur un terrain vague du Nouveau Port. Ce camp devient un sujet de préoccupation pour les pouvoirs publics et suscite l’intérêt de la presse nationale jusqu’à son évacuation en 1935. Comme en Europe ou aux États-Unis, ces manifestations publiques de la misère causée par la crise de 1929 entraînent un plus grand interventionnisme de l’État en matière économique et sociale. En Argentine, cette intervention se manifeste notamment par la création des Juntes de régulation en 1933, chargées d’acheter les biens primaires à des prix supérieurs à ceux du marché international pour assurer la rentabilité du secteur agricole. Dans le domaine social, des discussions parlementaires s’engagent au sujet de l’assistance aux chômeurs. En novembre 1934, le gouvernement crée à cet effet la Junte Nationale de Lutte contre le Chômage (JNLC), chargée de faire un état des lieux de la situation. En 1937, l’institution met finalement en place un plan de colonisation des terres cultivables et d’industrialisation des produits agricoles, afin de stopper l’exode rural. 

Archive : reportages photographiques de la presse argentine sur la Villa Desocupación, premier bidonville de Buenos Aires

Ill.2. Reportage de l’hebdomadaire Sintonia, octobre 1933. Encart : “ De pauvres cahutes alignées les unes contre les autres font office de logements aux chômeurs de Puerto Nuevo où règne le surpeuplement. Là, beaucoup cachent l’échec de leurs ambitions alors que d’autres construisent un grossier piédestal à de futures espérances. Au loin, à l’horizon, se dresse une autre Buenos Aires, établissant un contraste frappant”.

Le titre de ce reportage sur Villa Desocupación (Ill.2) publié dans l’hebdomadaire Sintonía est à l’origine de l’expression argentine encore utilisée de nos jours pour désigner les bidonvilles : les Villas miserias (“quartiers misères”). Publié en octobre 1933, cet article rend compte de la nouveauté qu’a constitué ce campement informel pour les Argentins. Si d’autres villas voient le jour à la même période, c’est Villa desocupación qui concentre les regards, du fait de sa proximité avec le quartier chic de Palermo. La photographie et sa légende mettent d’ailleurs l’accent sur ce contraste entre la ville formelle et élégante en arrière-plan et les “cahutes” faites de matériaux de récupération au premier plan. Entre ces deux quartiers, on distingue la ligne de chemin de fer qu’utilisent les migrants pour fuir la misère des campagnes argentines. Passée la saison des récoltes, des milliers de journaliers sans emploi se rendent à Buenos Aires et improvisent un abri près de la voie ferrée.

Une autre photographie (Ill.1) illustre une caractéristique essentielle de la Villa Desocupación : ce bidonville est avant tout composé d’hommes en âge de travailler, principalement des immigrés récents, venus seuls, sans insertion professionnelle, familiale et communautaire suffisante pour affronter les conséquences de la crise. Les trois hommes assis au premier plan sont peut-être des immigrés en provenance d’Europe de l’Est. Selon les sources policières, 30 à 50 % des chômeurs de Villa Desocupación sont des Polonais. Cette nationalité a dominé les dernières vagues d’immigration européenne en Argentine dans les années 1920, alors que les flux d’Italiens et d’Espagnols s’étiolaient.

La presse populaire et les auteurs de chroniques sociales rendent compte, tout en les dénonçant, des conditions de vie déplorables dans le campement. Les familles d’immigrés venues « faire l’Amérique » laissent la place à la figure masculine du chômeur célibataire, entassé dans les villas de la misère, où règnent l’ennui, l’incertitude et le désespoir. Le paysage des photographies est celui de la désolation : des cahutes alignées sur un terrain vague sans aucune végétation et sans aménagement urbain. Pour les journaux plus conservateurs, le manque d’hygiène, l’oisiveté et la promiscuité sont le signe de la corruption morale des “paresseux” qui sont de potentiels “délinquants” ou “extrémistes”. 

Le campement fait rapidement l’objet d’un strict contrôle de la part des autorités qui redoutent le désordre urbain et la propagande du Parti communiste. La Villa est ainsi contrôlée par un service permanent de police : ses habitants ont l’obligation de réaliser des travaux pour aménager le camp en 5 sections de 200 cahutes alignées. Ce contrôle social est directement lisible sur la photographie ci-dessous (Ill.3) où l’on aperçoit un policier au premier plan ainsi que les numéros de section et de files inscrits sur les cahutes

Ill.3. Présence policière à la Villa desocupación, Archives Générales de la Nation argentine.

La nuit, la police montée (à cheval) surveille les lieux et il est interdit de consommer de l’alcool, sous peine d’être emmené au commissariat. Fin 1934, la Junte Nationale de Lutte contre le Chômage (JNLC) décide de détruire le campement pour reloger dans un foyer ceux qui « ont des aptitudes ou le désir de travailler ». Ces chômeurs reçoivent alors une formation et sont envoyés là où la main-d’œuvre agricole fait défaut pour les récoltes. À la différence des État-Unis, l’intervention sociale de l’État en Argentine ne conduit pas à l’instauration d’une assurance chômage mais à une action répressive visant à rétablir l’ordre urbain déstabilisé par la crise.

Bibliographie

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Snitcofsky, Valeria, “Impactos urbanos de la gran depresión: el caso de Villa desocupación en la ciudad de Buenos Aires (1932-1935)”, Cuaderno urbano, Vol. 15, nº15, 2013, pp. 093-109.


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