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Féminismes et altermondialisme

Le mouvement altermondialiste émerge dans les années 1990 autour de la contestation de la légitimité d’une gouvernance mondiale par des institutions supranationales. Porteur d’un fort héritage – tant d’un point de vue théorique que de ses forces militantes – issu des mouvements sociaux des années 1970, il compte dans ses rangs des activistes féministes. Si la question des femmes est présente dans les commissions, les principes fondateurs et l’agenda militant de l’altermondialisation, les féministes dénoncent toutefois le manque de transversalité de cette question dans les programmes altermondialistes et une mise en pratique trop inaboutie de l’égalité hommes/femmes dans ses instances.

Manifestantes altermondialistes contre la guerre en Irak, Washington, le 24 septembre 2005.

Manifestantes altermondialistes contre la guerre en Irak, Washington, le 24 septembre 2005.
Source : SchuminWeb/Wikimedia Commons

À cheval sur les xxe et xxie siècles, le mouvement « antimondialisation », puis altermondialiste se fait connaître par la contestation de la légitimité d’une gouvernance mondiale par des instances inter- et supranationales (Organisation mondiale du commerce, Fonds monétaire international, Union européenne, Banque mondiale, G8 notamment). Cette vague de mobilisations concerne d’abord essentiellement l’Amérique du Nord et l’Europe, avec entre autres les contre-sommets de Seattle en 1999, de Prague en 2000, de Göteborg et de Gênes en 2001. Au-delà de sa dimension protestataire, le mouvement altermondialiste organise également des rencontres locales, nationales et internationales de militants sous la forme de « forums sociaux ». Mouvement de mouvements, l’altermondialisation rassemble un grand nombre d’organisations (associatives, politiques, religieuses…) d’obédiences diverses, ainsi que des individus isolés.

La pluralité des revendications altermondialistes est à l’image de ce mouvement. Au-delà de la contestation de la légitimité des instances supranationales, l’altermondialiste a d’autres exigences : taxation des flux financiers spéculatifs, protection de l’environnement, défense des populations précaires (les « sans » : sans-abris, sans-papiers, sans-emplois, etc.), établissement de relations Nord/Sud plus équitables, ainsi que des revendications plus révolutionnaires et anticapitalistes. On lit dans ce répertoire revendicatif les filiations issues des mobilisations des années 1970 (mouvements tiers-mondiste, écologiste, pacifiste, révolutionnaire, féministe, etc.). Cet héritage s’accompagne de la présence active de militants de plus de 60 ans dans les rangs des altermondialistes, auxquels s’ajoute une jeune génération de militants (18-35 ans), souvent préalablement engagés dans des mouvances plurielles (de gauche ou d’extrême gauche, écologiste, anarchiste, défense des « sans », etc.). Cette grande diversité et l’internationalité du mouvement invitent à se demander si, d’une part, les questions de genre sont traitées de manière uniforme et transversale, notamment au niveau européen et, d’autre part, si l’influence des deux générations les plus présentes (les jeunes et les plus de 60 ans) au sein du mouvement a un impact sur l’approche des rapports sociaux de sexe dans le mouvement.

La place du féminisme dans l’altermondialisation peut être observée à différents niveaux. Elle se lit d’abord dans les revendications et les actions des associations : l’organisation phare – ATTAC – consacre par exemple une de ses commissions à la question des femmes en Allemagne (qu’elle renomme Feminist-Attac dans le courant des années 2000) et à celle du « genre » en France. ATTAC reprend également des revendications (non spécifiques à l’altermondialisation) telles que la reconnaissance du travail domestique, l’amélioration des conditions de la retraite féminine ou encore la question du statut des femmes dans les pays du Sud. Les forums altermondialistes nationaux et mondiaux consacrent également des séminaires, tables rondes et séances plénières à la question des femmes.

L’attachement au féminisme du mouvement peut ensuite se mesurer par le nombre de femmes présentes aux postes influents, dans les pratiques et par la coopération avec des mouvements féministes pré- ou coexistants (notamment le Mouvement français pour le planning familial ou l’Association des femmes solidaires). Le mouvement altermondialiste laisse dans son ensemble une certaine place aux femmes parmi ses « grandes figures » dont Aminata Traoré, Vandana Shiva, Starhawk… La place des porte-parole et des femmes influentes varie ensuite selon les pays, puisque le mouvement altermondialiste – qui affiche une transnationalité et une unité – consiste en réalité davantage en une coalition de mouvements altermondialistes ancrés nationalement. Ce sont ainsi les traditions militantes nationales qui infléchissent le niveau d’égalité hommes/femmes dans les pratiques altermondialistes. On le voit notamment en comparant les structures françaises (héritées de la gauche institutionnalisée) et allemandes (inspirées des « nouveaux mouvements sociaux ») : ATTAC-Allemagne est plus actif sur la question, tant pour la place laissée aux femmes à des positions visibles ou de « pouvoir », que dans l’importance donnée aux questions de genre ; ATTAC-France a en revanche souvent été critiqué pour l’esprit patriarcal de certains de ses fondateurs et pour la difficulté des femmes à y imposer leurs points de vue.

Le rôle des femmes dans la vie du mouvement altermondialiste se pose avec acuité à partir de 2003. L’organisation d’un important contre-sommet international altermondialiste à Évian et à Genève opposé à la tenue du G8 donne lieu à des attitudes jugées sexistes par un certain nombre de Françaises (invectives lors des réunions, répartition des attributions en défaveur des femmes, etc.). Dès lors, des militantes altermondialistes décident d’organiser un campement non mixte au sein même du contre-sommet à Annemasse. Ce camp alternatif ne mobilise qu’une trentaine d’entre elles (contre environ 10 000 altermondialistes dans les autres campements) essentiellement francophones et représentatives de la troisième vague du féminisme, mais attire un public féminin plus conséquent lors de ses débats. La tenue de ce camp non mixte (nommé « Point G ») déclenche une forte hostilité dans les cercles militants avoisinants : des hommes urinent ostensiblement autour du camp, l’opprobre est constante pendant trois jours et s’accompagne même, à une occasion, de violences physiques. Cette situation tendue incite les militantes à dépasser les revendications féministes courantes au sein du mouvement altermondialiste (dénonciation de l’oppression des femmes) pour pointer du doigt son sexisme ambiant : en perturbant des expressions de la masculinité dans les campements mixtes (notamment lors d’une danse « pogo » lors du concert d’un groupe considéré comme sexiste) ou en brandissant une banderole lors de la manifestation unitaire affichant le slogan « Qui lave les chaussettes de José Bové ? », en référence à l’une des figures centrales de l’altermondialisation.

Enfin, la Marche des femmes – mouvement de femmes apparu en 2000 – est présente lors de l’ensemble des forums sociaux mondiaux altermondialistes et de certains contre-sommets. L’altermondialisation et la Marche des femmes se rejoignent sur de nombreuses revendications et leurs évolutions sont concomitantes. Ces rapprochements n’empêchent pas les féministes présentes au sein du mouvement de dénoncer régulièrement la domination des hommes blancs d’âge mûr à la tribune de nombreuses rencontres altermondialistes européennes, que ce soit lors des contre-sommets militants ou lors de réunions plus formelles (forums, conférences). Des rencontres spécialement dédiées à la question des femmes, du genre et des sexualités sont organisées à partir de 2003 en marge des forums sociaux pour répondre à la trop faible prise en compte de l’oppression des femmes, des gays, des trans au sein de l’altermondialisation et pour faire de la lutte contre cette oppression un enjeu revendicatif plus fort.