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De la mer vers la terre

Les opérations amphibies à l’époque moderne

Attestées depuis l’Antiquité, mais associées aux grands débarquements de la Seconde Guerre mondiale, les opérations amphibies appartiennent au registre classique de la guerre. En dépit des évolutions technologiques, leurs problématiques restent identiques. Il s’agit de parvenir à combiner des moyens terrestres, aériens et navals lors d’une attaque contre un littoral. Après la période faste de l’époque moderne, qu’illustre le succès des « descentes » britanniques sur le continent, la révolution industrielle provoque leur éclipse. À tel point que, en 1939, les stratèges sont convaincus que l’ère des opérations amphibies est révolue. Mais la Seconde Guerre mondiale, qui oppose des puissances maritimes et terrestres, leur donne au contraire une nouvelle dimension.

« Into the Jaws of Death » (« Dans les mâchoires de la mort »), photographie prise au matin du 6 juin 1944 devant Omaha Beach en Normandie.

« Into the Jaws of Death » (« Dans les mâchoires de la mort »), photographie prise au matin du 6 juin 1944 devant Omaha Beach en Normandie.
Source : National Archives and Records Administration, ARC Identifier 195515

Qu’ont en commun la bataille de Marathon (490 av. J.-C), celle d’Hastings (1066), les « descentes anglaises » de la guerre de Sept Ans, la prise de Fort Fisher par les troupes de l’Union en 1865, les Dardanelles et Iwo Jima pendant les deux conflits mondiaux, Suez en 1956 et, en 1982, l’attaque de Port San Carlos, prélude à la reprise des Malouines par les Britanniques ? Toutes ces actions militaires procèdent d’un débarquement. Elles relèvent à ce titre des opérations amphibies et présentent de nombreux traits communs, en dépit des siècles qui les séparent. Ainsi, le général Eisenhower aurait été surpris de constater à quel point les problèmes décrits par César dans le livre IV de La Guerre des Gaules à propos de la tentative d’invasion de la Bretagne en 55 av. J.-C. étaient similaires aux siens, le 6 juin 1944 au matin.

Débarquement, opération amphibie : définition et typologie

Des photographies, comme la série The Magnificent Eleven de Robert Capa, ou des films, tels que Le jour le plus long (1962) et Il faut sauver le soldat Ryan (1998), tendent à identifier une opération amphibie à un débarquement. Or ce dernier n’est que l’une des étapes d’un ensemble plus vaste, même s’il en est le moment paroxystique. Une opération amphibie peut être définie comme une manœuvre lancée depuis la mer contre une côte hostile ou potentiellement hostile qui combine des moyens aériens, terrestres et navals. Conduite sur un littoral, à l’interface entre deux milieux et imposant une transition de l’un à l’autre, une opération amphibie est une entreprise périlleuse et complexe. Elle nécessite donc une préparation minutieuse, une exécution rigoureuse et un important soutien logistique.

Il est fréquent d’associer les opérations amphibies à des actions de grande ampleur réalisées grâce à un déploiement de moyens humains et matériels considérables. Il s’agit là encore d’un prisme déformant hérité de la Seconde Guerre mondiale. Les 160 000 hommes mis à terre en Sicile à l’été 1943 ou les 183 000 qui le sont à Okinawa en avril 1945 représentent l’exception et non la règle en matière de troupes débarquées. Quatre types d’opérations amphibies peuvent être distingués. Le premier a pour objectif la conquête d’une tête de pont et, depuis celle-ci, de s’emparer d’un territoire. Le deuxième est le raid mené par des effectifs limités et très spécialisés. Il s’agit d’une « descente » ou d’un coup de main de type « commando » contre une cible ponctuelle et localisée. Le troisième est une opération de rembarquement de grande ampleur. Quant au dernier, il consiste en une démonstration de force destinée à faire peser une menace suffisamment crédible pour fixer des troupes sur la côte.

La révolution industrielle : tournant majeur de l’histoire des opérations amphibies

Jusqu’à la révolution industrielle, le succès des opérations amphibies repose en grande partie sur les avantages offerts par la mobilité maritime aux dépens de la mobilité terrestre. Le délai mis par une armée pour se déplacer vers une portion de littoral attaquée permet à un assaillant venu de la mer de débarquer dans des conditions très favorables. Le géopoliticien Halford Mackinder (1861-1947) voit dans ce phénomène l’un des facteurs explicatifs de la suprématie britannique sur le monde à l’orée du xixe siècle. A contrario, il estime que l’essor du chemin de fer représente une menace pour Londres. En effet, la révolution des transports et les évolutions des techniques militaires remettent en cause la primauté de la mobilité maritime. Des troupes débarquées risquent d’être submergées par la combinaison entre des armées de masse, susceptibles de tenir de larges portions de littoral, et la faculté offerte par le chemin de fer de les renforcer rapidement. Quant à une flotte d’assaut, l’âge de la vapeur la confronte à des problématiques nouvelles. Outre la question de son ravitaillement en charbon qui conditionne sa capacité à opérer, les navires doivent désormais faire face à la menace des batteries côtières, dont la portée ne cesse de croître, des mines et, bientôt, des sous-marins.

Ces évolutions affectent en profondeur la préparation et la conduite des débarquements. Dans la première moitié du xixe siècle, les principales opérations amphibies se déroulent hors d’Europe, à l’occasion des différents épisodes de la conquête coloniale de l’Asie, du Pacifique et de l’Afrique du Nord. Sur le continent européen, elles cessent après les guerres napoléoniennes qui marquent la fin du modèle des « descentes », telles que les Britanniques les pratiquaient depuis plusieurs siècles. L’industrialisation et ses conséquences changent la nature des opérations amphibies. Surtout, elles rendent leur succès très aléatoire, comme l’illustrent les différents théâtres de la guerre de Crimée (1853-1856). En Baltique, l’audacieuse capture du fort de Bomarsund (août 1854) dans les îles Åland par les troupes franco-britanniques ne compense pas l’échec des actions d’envergure. En août 1854, le débarquement dans la péninsule du Kamtchatka est repoussé à la mer par les Russes tandis que celui, un temps envisagé, contre Sébastopol est abandonné au profit d’un siège plus classique faute de moyens amphibies (1854-1855).

Le XXe siècle : nouvel âge d’or de l’amphibie

Les difficultés qui émergent avec la révolution industrielle se confirment au début du xxsiècle. En 1915, le débarquement des Dardanelles tourne au fiasco. Les effectifs toujours plus nombreux et la nécessité pour ceux-ci de disposer immédiatement d’un appui d’artillerie, la mécanisation des armées et la croissance de leurs besoins logistiques sont des défis de taille pour les armées. Par conséquent, l’entre-deux-guerres est une période d’intenses réflexions et d’expérimentations matérielles. Tandis que l’apport de l’aviation commence à être pris en compte, les premiers prototypes d’engins spécifiquement dédiés à l’amphibie sont développés. Cette batellerie d’emport variable, capable de mettre à terre des troupes et leur matériel tout en assurant leur soutien sur un rivage dépourvu d’infrastructures portuaires, est consacrée pendant la Seconde Guerre mondiale comme l’instrument indispensable au succès des débarquements. Les engagements opérationnels se multiplient permettant d’acquérir l’expérience nécessaire à la maîtrise des opérations amphibies, maîtrise qui s’avère décisive dans la victoire des Alliés en 1945.

Au lendemain des hostilités, les marines européennes sont reléguées très loin derrière leur homologue américaine. Avec l’essor de l’arme atomique et les prodromes de la guerre froide, elles peinent à entretenir leur savoir-faire en matière d’amphibie et se contentent de lancer des opérations ponctuelles dans les guerres coloniales qui commencent alors. Elles assistent ainsi de loin à l’audacieux débarquement des forces de l’ONU à Inchon (1950) dont l’US Navy est le brillant artisan. Le conflit coréen est aussi l’occasion d’expérimenter, en situation, l’hélicoptère. Ce dernier devient un instrument indispensable de ces opérations, comme le montre son emploi par les marines européennes en Indochine (1947-1954), à Suez (1956) ou aux Malouines (1982). L’aéromobilité ouvre de nouvelles perspectives. Dans certaines conditions, elle permet même de s’affranchir d’un débarquement sur le littoral en assurant, via les airs, la transition entre la mer et la terre.

Les grands débarquements de la Seconde Guerre mondiale sont d’une ampleur aujourd’hui inaccessible. Cependant, la maîtrise des opérations amphibies reste un critère de puissance pour les États. La littoralisation de la population et des activités humaines représente en effet l’un des traits saillants de la mondialisation.