Les Italiens à Istanbul

xixe-premier xxe siècle

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Résumé 

La présence italienne à Istanbul est pluriséculaire. Elle se renouvelle au xixe siècle avec l’arrivée de patriotes puis de migrants venus tenter leur chance dans la capitale ottomane. Au tournant du siècle, la colonie italienne compte environ 10 000 personnes. Les nouveaux venus s’installent comme leurs prédécesseurs dans les quartiers de Galata et Péra, sur la rive européenne, où s’établissent des institutions communautaires, puis plus en périphérie. S’il existe une volonté de structurer une communauté autour d’institutions et de valeurs nationales, les appartenances et les loyautés des Italiens à Istanbul restent multiples, dans une société ottomane pluriconfessionnelle. Les lieux catholiques-latins, comme le cimetière de Feriköy, sont l’un des centres de l’italianité.

 

Les lieux des Italiens à Istanbul (vers 1905). Carte réalisée par M. Yaghmai.
Les lieux des Italiens à Istanbul (vers 1905). Carte réalisée par M. Yaghmai.
Vue sur la tour de Galata, gravure de C. Biseo, tirée du récit de voyage Costantinopoli, d’Edmondo De Amicis, Constantinople/Milan/Trêves, 1894.
Vue sur la tour de Galata, gravure de C. Biseo, tirée du récit de voyage Costantinopoli, d’Edmondo De Amicis, Constantinople/Milan/Trêves, 1894.
Le cimetière catholique latin de Feriköy. Photo Marie Bossaert.
Le cimetière catholique latin de Feriköy. Photo Marie Bossaert.

Une présence stratifiée qui se renouvelle au xixe siècle

La présence italienne à Istanbul remonte au Moyen Âge, quand des commerçants de Gênes et de Venise viennent s’installer sur les rives du Bosphore. Cette présence, qui se stratifie au fil du temps, est profondément renouvelée au xixe siècle. Aux lointains descendants de ces populations italophones, majoritairement catholiques, qu’on appelle Levantins ou Italo-Levantins, viennent alors se mêler de nouveaux migrants. Les raisons qui poussent des Italiens à quitter la péninsule pour l’Empire ottoman et sa capitale sont d’abord politiques : cette immigration est alors composée d’exilés du Risorgimento. Plusieurs vagues d’arrivées suivent les révolutions et la répression dont elles font l’objet : après 1821, au début des années 1830, aux lendemains des soulèvements de 1848-1849. Les raisons du départ sont également économiques. Les arrivées reprennent dans le dernier tiers du siècle.

Il est difficile de chiffrer cette présence avec exactitude. En 1864, une enquête consulaire évalue à 3 500 le nombre d’Italiens inscrits au consulat, et à l’équivalent (3 000 et quelques) ceux qui sont installés dans la capitale sans s’être enregistrés. Angiolo Mori, dans un ouvrage de référence, donne près de 9 000 inscrits en 1905, pour une présence effective de 12 000 à 14 000 personnes. À cette présence durable, il faut ajouter celle des gens de passage, qui débarquent quotidiennement dans le port de la capitale pour quelques jours ou quelques semaines : marins, artistes, ouvriers en transit vers les chantiers de chemin de fer de l’Anatolie.

L’histoire de ces individus, de leurs troupes, de leurs équipages reste largement à écrire. On a davantage retenu les grandes figures ayant évolué dans l’entourage des sultans, comme le musicien Giuseppe Donizetti (1788-1856) ou Fausto Zonaro (1854-1929), peintre du sultan Abdülhamid II (1842-1918).

Les lieux des Italiens et de l’Italie à Istanbul

Les nouveaux arrivants s’établissent de préférence dans les quartiers de Péra (aujourd’hui Beyoğlu) et de Galata, sur la rive européenne d’Istanbul, au nord de la Corne d’Or (ill. 1), là où s’étaient installés leurs prédécesseurs – à Galata d’abord, dont la tour si photogénique est d’origine génoise, et qui grignote peu à peu la colline à laquelle elle est adossée. Longtemps, on y a entendu parler italien, à côté du grec, du turc et du français – un certain italien, que l’écrivain Edmondo De Amicis (1846-1908) décrit comme « bâtard », plus bigarré encore que « la langue que formeraient […] un portier piémontais, un fiacre lombard et un porteur romagnol ». Les nouveaux voisinent, parfois cohabitent, avec des Européens installés de plus ou moins longue date, des Levantins, des Grecs, des Arméniens, des Juifs.

Ces deux quartiers, qui connaissent de profondes transformations au cours du xixe siècle (souvent décrites en termes – débattus – de « modernisation »), sont les lieux de la culture européenne, des théâtres, des grands magasins, de la mode. L’opéra italien y est prisé.

C’est là que s’ancrent les institutions autour desquelles s’organise progressivement une communauté italienne, comme l’Artigiana, société de bienfaisance, la Société ouvrière italienne de secours mutuel (SOI), un hôpital, plusieurs écoles. De nouveaux lieux de culte sont édifiés, dans les parages de plus anciens : l’église catholique Saint-Antoine, dont l’architecture évoque Venise, est construite au début du siècle en bordure de la Grand-Rue de Péra avec le financement de l’État italien. Elle arbore le pavillon italien, à un moment où le pays cherche à affirmer sa présence dans la ville. Ces bâtiments existent pour la plupart encore aujourd’hui, dans un état plus ou moins vétuste.

Ces quartiers sont aussi ceux des représentations diplomatiques européennes ; l’Italie n’échappe pas à la règle. Après l’Unité, le nouveau royaume fixe l’ambassade dans l’ancien consulat sarde, situé rue des Petits-Champs. L’emblématique palais de Venise, ancienne demeure des bailes, est passé depuis longtemps aux mains des Autrichiens. Comme d’autres, l’Italie possède une résidence d’été le long du Bosphore.

La présence italienne se dilate progressivement dans la ville. Vers le nord d’abord, dans le quartier de Feriköy, où se trouve le cimetière catholique latin – où sont enterrés la plupart des Italiens. Mais aussi, et de l’autre côté, à Scutari (Kadiköy), où les assomptionnistes ont une église, à Moda ; et au-delà de la Corne d’Or, dans les quartiers plus lointains de Bakırköy et San Stefano (Yedikule).

Quelle italianité ?

Que signifie être italien dans l’Istanbul du xixe siècle ? Peut-on parler de communauté ? La question a partie liée à la construction de l’État-nation italien. Assurément, il existe une volonté de structurer la communauté autour de valeurs et d’institutions nationales. La première d’entre elles est la Société ouvrière de secours mutuels. Créée en 1863 par des patriotes italiens, elle devient rapidement le pivot de la communauté. À mesure que ses effectifs augmentent, la Société tend à s’embourgeoiser ; elle ne rassemble jamais qu’une partie des Italiens de la capitale, dont elle se veut pourtant l’expression.

L’école est un autre moyen de cultiver l’italianité. À partir de 1890, l’Italie lance une politique scolaire ambitieuse en direction de ses « colonies » à l’étranger.  Des écoles sont ouvertes dans la capitale. L’un des objectifs est de promouvoir la langue italienne, dont l’usage a reculé au profit du français. Mais cette politique linguistique, qui s’appuie également sur la société Dante Alighieri, ne permet pas d’endiguer l’effacement de l’italien. Les parents de petits Italiens préfèrent envoyer leurs enfants dans les écoles françaises, plus prestigieuses.

L’italianité ne se définit donc pas nécessairement par la langue, pas plus que par la nationalité (certains Italiens sont sujets ottomans ou autrichiens), ni la religion, ni la famille, et il importe d’insister sur la multiplicité des appartenances et des loyautés, et sur le caractère labile des identifications dans l’Empire ottoman jusqu’au début du xxe siècle. Pour de nombreux Italo-Levantins, l’appartenance ethno-confessionnelle (catholique latine) prime longtemps sur le sentiment national ; il en va différemment pour ceux qui fréquentent les loges maçonniques ou la SOI des premiers temps. La population italienne compte en outre une importante composante juive. Les appartenances régionales restent fortes, comme en Italie du reste.

À cela vient s’ajouter le caractère pluriel des familles – « grand-père italien et grand-mère arménienne, père italien et mère grecque, oncle ottoman et tante russe, un fils autrichien et un autre français », pour reprendre un témoin de l’époque – où l’on se marie en vertu de logiques sociales, plus que nationales. Le cimetière catholique latin de Feriköy en formerait l’image : là, dans le silence des allées, les stèles égrènent des noms aux consonances multiples (ill. 3).

Il est dès lors difficile de parler de communauté italienne aux contours bien définis, et nécessaire de replacer ces Italiens dans le contexte de la société ottomane, qui est la leur, d’autant qu’une partie d’entre eux travaille au service de l’État ottoman. À cet égard, le débat n’est pas tranché : si certains ont célébré le cosmopolitisme de la capitale, d’autres estiment que les différents groupes ethno-confessionnels se côtoyaient sans vraiment se mélanger.

Inversement, l’italianité n’est pas l’apanage des Italiens. Prenons le « style italien », qui orne les façades de bien des bâtiments de Péra. Loin d’être une importation italienne, il s’agit d’une réinterprétation, par les architectes ottomans, de l’architecture de la péninsule – un savant mélange d’éléments locaux et de motifs réinventés.

L’expulsion des Italiens de l’Empire ottoman en 1911-1912, en réponse à l’invasion italienne de la Tripolitaine et la Cyrénaïque, marque un tournant : ils sont sommés de choisir – partir, et quitter la terre où ils vivent parfois depuis des décennies, ou rester et changer de nationalité.