Comment expliquer le succès électoral de Louis-Napoléon Bonaparte en décembre 1848 ?

Les résultats des élections présidentielles des 10 et 11 décembre 1848 sont sans appel : le prince Louis-Napoléon Bonaparte emporte presque 75 % des suffrages des votants. Ce raz de marée électoral n’a pas manqué de surprendre les contemporains et beaucoup, comme Karl Marx, y ont vu les effets de la naïveté d’électeurs ruraux et paysans, abusés par le prestige de la famille Bonaparte. La géographie électorale du vote pour Louis-Napoléon Bonaparte permet de nuancer ce préjugé.

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Comment expliquer le succès électoral de Louis-Napoléon Bonaparte en décembre 1848 ?

Arch. dép. Gard : 3 M 108.
Arch. dép. Gard : 3 M 108. Source : archives.gard.fr
Dépouillement, par la commission parlementaire, des procès-verbaux départementaux de l'élection présidentielle du 10 décembre 1848. Gravure publiée dans Victor Duruy, Histoire populaire contemporaine de la France, Paris, Lahure, 1865.
Dépouillement, par la commission parlementaire, des procès-verbaux départementaux de l'élection présidentielle du 10 décembre 1848. Gravure publiée dans Victor Duruy, Histoire populaire contemporaine de la France, Paris, Lahure, 1865. Source : wikipedia.org
Sommaire

Contexte : l’élection de Louis-Napoléon Bonaparte, un « raz de marée » électoral

Le scrutin est ouvert durant deux jours, le dimanche 10 et le lundi 11 décembre, au chef-lieu de chaque canton. Cependant, comme le vote intervient alors que l’automne est très avancé et que les déplacements peuvent être localement plus difficiles, le sectionnement de certains cantons a été autorisé. L’élection se déroule sans incidents graves et le plus souvent dans le calme, à de très rares exceptions près comme à Grenoble où quelques incidents sont signalés dans des bureaux de vote.

Après la clôture du vote, le 11 décembre, les résultats et les procès-verbaux sont centralisés dans les chefs-lieux de départements puis scellés, cachetés et envoyés à l'Assemblée nationale. Celle-ci a nommé une commission de trente membres pour les dépouiller. Le 12 décembre, l’Assemblée annonce qu’elle proclamera le résultat dès qu’un candidat totalisera au moins deux millions de voix en métropole sans attendre les procès-verbaux de l’Algérie, pour ne pas prolonger « l’anxiété publique » et prévenir de possibles troubles. La presse commence à égrener les résultats dès le lendemain. En soirée, le grand journal républicain Le Siècle, qui soutenait Cavaignac, admet sa défaite : « Il n’y a plus, dès ce moment, aucun doute sur l’élection de M. Louis Bonaparte. L’entraînement, quelle qu’en soit la cause, ou le prestige du nom, ou la lassitude de trop longues souffrances, ou l’irritation contre les excès et les abus du régime républicain, ou le besoin de protester contre l’espèce d’usurpation accomplie le 24 février par quelques millions d’hommes armés, cet entraînement a été prodigieux ».

Le 14, l’addition des résultats provisoires fait déjà franchir au prince le seuil minimal requis des deux millions de voix. Les jours suivants, l’addition de nouveaux résultats continue de faire croître cette impressionnante majorité. Le 20, le décompte quasi-final, moins l’Algérie, la Corse et certains cantons isolés tombe enfin et il est sans appel.

Sur un nombre d’inscrits de 10 026 000 électeurs, les votants sont plus de 7,5 millions, soit 75 %, proportion élevée mais qui marque un recul par rapport aux élections à la Constituante d’avril où la participation avait été de 81,2 %. Louis-Napoléon Bonaparte totalise plus de 5,5 millions de voix, soit 74,3 % des votants et 55,7 % des inscrits, bien plus que la majorité absolue des suffrages exprimés et que les deux millions de voix requises pour être élu dès le premier tour. Il devance nettement tous ses rivaux.

Comme de nombreux contemporains, Karl Marx a été frappé par le succès remporté par Louis-Napoléon dans les campagnes. Sa victoire, écrit-il, a été « le coup d'État des paysans et une réaction de la campagne contre la ville. » George Sand évoque de son côté le « caprice » d’un « souverain enfant ». Tout s’expliquerait donc par l’ignorance des campagnes. Les paysans analphabètes auraient été manipulés par la propagande bonapartiste. La réalité, comme souvent, est plus complexe. Beaucoup de paysans ont voté en connaissance de cause pour un candidat qui leur apparaissait à la fois comme une garantie d’ordre, mais aussi une critique du gouvernement en place. Certaines campagnes n’ont pas voté Louis-Napoléon mais, à l’inverse, son succès dépasse largement le monde rural. L’analyse de la géographie électorale permet de mieux comprendre les ressorts du vote pour Louis-Napoléon Bonaparte.

Archive : les résultats électoraux des élections des 10 et 11 décembre 1849

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L’homogénéité territoriale du vote en faveur de Louis-Napoléon Bonaparte est frappante (carte 1). La totalité des quatre-vingt-trois départements que compte alors la France, à quatre exceptions près, l’ont en effet placé en tête. Dans trente-quatre départements, il a même obtenu plus de 80 % des voix. Dans six, il a dépassé les 90 %. Certes ces départements sont parmi les plus ruraux du pays, comme la Creuse, la Corse ou les Hautes-Pyrénées. Certes, Louis-Napoléon Bonaparte obtient des pourcentages de voix inférieurs à sa moyenne nationale dans les plus grandes villes de France, mais il n’en arrive pas moins en tête dans la quasi-totalité d’entre elles, comme à Paris, à Lyon ou à Bordeaux et Rouen, l’ouvrière, le plébiscite même en lui accordant 79 % de ses suffrages exprimés. Dans le département de la Seine et en particulier à Paris, il distance nettement tous ses adversaires, avec 58 % des suffrages, contre seulement 28 % à Cavaignac. Il recueille à Paris autant de voix dans les quartiers populaires que dans les beaux quartiers. Les deux seules exceptions notoires dans les grandes villes sont Lille, où il ne recueille que 25 % des suffrages exprimés, et Marseille où il n’en obtient que 14,7 % et où il n’arrive qu’en troisième position derrière Cavaignac et Ledru-Rollin.

Les Bouches-du-Rhône ne lui donnent d’ailleurs que 20 % de leurs voix. Dans ce département, comme dans les trois autres où il n’arrive pas en tête (le Var également en Provence, le Finistère et le Morbihan en Bretagne), c’est le général Cavaignac qui obtient la majorité des suffrages (Carte 2). Outre la Bretagne et la Provence, celui-ci obtient ses meilleurs résultats aux frontières du Nord et de l’Est, une grande partie du patronat et des ouvriers du département du Nord et des deux départements alsaciens ont ainsi voté en sa faveur, ce qui lui permet de rivaliser localement avec Louis-Napoléon, même s’il est nettement devancé au niveau départemental.

Quant à Ledru-Rollin, il a séduit largement l’électorat du Midi, mais surtout celui des Pyrénées-Orientales dominées par la dynastie républicaine des Arago (31,3 %) et de l’Allier, pays de pauvres métayers (22,9 %) où il devance, dans les deux cas, Cavaignac et arrive en deuxième position derrière Louis-Napoléon (Carte 3). Pour sa part, Raspail ne fait pas mieux que d’avoisiner les 5 % dans trois départements : la Seine, le Rhône et la Haute-Loire.

Depuis 2001, nous disposons de la carte des résultats par canton établie par le géographe Frédéric Salmon, rapportés de surcroît aux inscrits, ce qui permet de prendre en compte l’abstentionnisme. L’échelon cantonal montre que le vote bonapartiste est loin de faire l’unanimité dans la ruralité, Louis-Napoléon  connaissant des revers importants dans certaines localités comme Ouessant. Il montre aussi que des centres industriels comme Saint-Étienne ou Rive-de-Gier ont massivement voté en sa faveur.

Les résultats par canton confirment en revanche que les parties de la Bretagne et de la Provence qui ont voté Cavaignac sont les bastions légitimistes et catholiques où le souvenir du Premier Empire est demeuré négatif et, qu’à l’inverse, la France déchristianisée, en voie de sécularisation, affranchie ou en cours d’affranchissement des notables, s’est prononcée plus largement qu’ailleurs en faveur de Louis-Napoléon : le Bassin parisien, le Sud-Ouest, la Loire moyenne, le Limousin, la Lorraine, le Centre-Est…

En définitive, le vote pour Louis-Napoléon Bonaparte en décembre 1848 ne peut être réduit à l’interprétation caricaturale du vote de paysans naïfs abusés par la propagande bonapartiste et le souvenir glorieux de Napoléon 1er. L’analyse à l’échelle des cantons révèle des causes plus complexes qui tiennent à des histoires politiques différentes selon les régions françaises (Midi rouge et blanc, Bretagne blanche et bleue) et à la grande plasticité de la candidature de Louis-Napoléon Bonaparte. Comme l’écrira François Guizot dans ses Mémoires pour servir à l’histoire de mon temps (publiées en 1859) : « L’expérience a révélé la force du parti bonapartiste ou, pour dire plus vrai, du nom de Napoléon. C’est beaucoup d’être à la fois une gloire nationale, une garantie révolutionnaire, et un principe d’autorité ».

Citer cet article

Éric Anceau , « Comment expliquer le succès électoral de Louis-Napoléon Bonaparte en décembre 1848 ? », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 04/07/22, consulté le 08/08/2022. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/21892

Bibliographie

Agulhon, Maurice, 1848 ou l’apprentissage de la République (1848-1852), Paris, Le Seuil, Nouvelle histoire de la France contemporaine, 1973

Anceau, Éric, avec la collaboration de Jean Tulard, Jean Garrigues et Yves Bruley, La Première élection présidentielle de l’histoire de l’Histoire. 1848, Paris, SPM, Kronos, 2022

Baylac, Marie-Hélène, La Peur du peuple. Histoire de la Deuxième République (1848-1852), Paris, Perrin, 2022

Michelet, Maxime, L’Invention de la présidence de la République, Paris, Passés Composés, 2022

Salmon, Fréderic, Atlas électoral de la France, 1848-2001, Paris, Le Seuil, 2001.

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