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24 décembre 1956 : veillée de Noël au poste du piton 636. Nous sommes en Grande Kabylie, au-dessus du village de Tizi-Reniff. Le sergent Paul Fauchon, un appelé envoyé quelques mois plus tôt en Algérie et devenu chef de poste, prend en photo ses soldats dont trois harkis pour un repas de réveillon vécu dans des conditions bien particulières.

Un appelé en Algérie devenu chef de poste

D’abord un mot de l’auteur de la photographie. Il s’agit d’un sergent appelé, Paul Fauchon, né à Bourg-la-Reine dans une famille nombreuse (père, ingénieur centralien, lieutenant de réserve du génie en 1940). À vingt ans, il est étudiant dans l’électromécanique. Catholique pratiquant et républicain convaincu, marqué très jeune par les combats pour la Libération de Paris, Paul Fauchon est l’un des premiers convoqués pour les « trois jours » devant le Centre de sélection n°1 créé à Vincennes le 1er juin 1954 (organisme qui remplace le conseil de révision). Fiancé avec une étudiante en droit d’Aix-en-Provence, géant d’1m 92, il est incorporé à Trêves au sein du 148e Bataillon de transmissions, le 4 novembre 1954. Sa classe, la 54-2/C qui signifie 1954, 2e semestre, 3e portion. C’est la clé de tout témoignage pour expliquer sa perception de la guerre d’Algérie, et ce, en cette année 1956 où le gouvernement Guy Mollet envoie ses gros bataillons au moment où l’ALN garde encore l’initiative sur le terrain. Paul Fauchon fait d’abord la première partie de son service militaire en Allemagne dans le confort « otanien » des FFA (Forces françaises en Allemagne), espérant, en devenant chiffreur-régulateur, échapper à l’envoi en Algérie. Il fait d’abord ses 18 mois de service militaire réglementaire : c’est un PDL (pendant la durée légale).

Comme beaucoup d’appelés en 1956, il est ensuite maintenu sous les drapeaux : il devient ADL (au-delà de la durée légale) et fait, au total, un service de 33 mois. Il part donc en Algérie en juillet 1956 avec une section composée essentiellement de rappelés bretons pour occuper un poste perdu, à créer, qui devient bientôt une annexe du 43e régiment d’artillerie, première batterie.

Le sergent Paul Fauchon au-dessus de la route du col de Begasse (vers Palestro) en Grande Kabylie, fin de l’été 1956, fonds privé Paul Fauchon
Le sergent Paul Fauchon au-dessus de la route du col de Begasse (vers Palestro) en Grande Kabylie, fin de l’été 1956, fonds privé Paul Fauchon

La pénurie de cadres est telle à cette époque que ce sergent issu du contingent devient chef de poste sur ce piton, d’une altitude de 636 mètres, dominant le petit village kabyle de Tizi-Reniff.

Défilé de la section du sergent Paul Fauchon à Tizi-Reniff, 11 novembre 1956, fonds privé Paul Fauchon
Défilé de la section du sergent Paul Fauchon à Tizi-Reniff, 11 novembre 1956, fonds privé Paul Fauchon

Ce cliché, conservé par Paul Fauchon, du défilé du 11-Novembre 1956 dans les rues de Tizi-Reniff traduit la volonté d’afficher la présence militaire française dans ce coin reculé de Kabylie. Il montre également l’inadaptation des équipements pour une troupe du contingent qui porte les uniformes de l’OTAN, avec guêtres blanches et casques lourds, destinés à l’origine aux combats éventuels en Europe centrale dans le contexte de la guerre froide.

Réveillon de Noël avec les harkis

Repas de réveillon de Noël, le 24 décembre 1956, pour la section du sergent Paul Fauchon, avec le caporal-chef (de dos à gauche) et trois harkis, poste du piton 636, Tizi-Reniff, fonds privé Paul Fauchon
Repas de réveillon de Noël, le 24 décembre 1956, pour la section du sergent Paul Fauchon, avec le caporal-chef (de dos à gauche) et trois harkis, poste du piton 636, Tizi-Reniff, fonds privé Paul Fauchon

L’auteur de ce cliché a laissé un témoignage très fort. J’ai eu l’honneur de publier le Journal de marche du sergent Paul Fauchon. Kabylie, Tizi Gheniff, 19 juillet 1956-18 mars 1957, au CNRS en 1997. Il s’agit d’une source primaire rarissime accompagnée de lettres. Voilà ce qu’il écrit au crayon, dans son cahier d’écolier, que l’on retrouve en partie sur cette image, le 24 décembre au soir :

“Ce soir je monte la garde en attendant la veillée. On se méfie et on ne fait qu’un petit réveillon, car il y a une bande de 30 rebelles vus dans le coin. On fait le réveillon avec les armes au pied. Quel cafard ! Je suis très fatigué ; le toubib me dit de me reposer mais je ne peux pas car je prends tout pour ces gens en estime, et je commence à les aimer. J’ai 5 000 personnes dans mon secteur et ça marche, ils ne sont pas si mauvais que ça. Bendou et les autres sont là au réveillon et montent la garde, tout se passe bien”.

Les allusions à son secteur, à ces gens qu’il commence à aimer, montrent que l’on peut considérer Paul Fauchon comme un exemple, avant l’institution des SAS (sections administratives spécialisées), faisant partie de ceux qui se sont totalement engagés pour apporter un peu de bien-être dans cette extraordinaire misère qu’ils constataient pour ces femmes, ces enfants, ces vieillards qui vivaient au pied de leurs pitons avant l’instauration des « zones interdites ». Ce sergent va jusqu’à vider son carnet de Caisse d’épargne pour pouvoir construire des adductions d’eau. ll crée aussi une école et restaure ce qu’on appelle la Djemaâ (conseil d’un village kabyle).

Sa section comporte 18 hommes plus 3 harkis auxquels il fait allusion : Anouar, Taïeb et Bendou, de gauche à droite sur la photo. À gauche, le caporal-chef Petit, adjoint du commandant de poste. Les trois hommes sont donc invités à partager la fin de la veillée après avoir monté la garde avec Paul Fauchon qui, le dernier, a intégré la popote. Ce moment rend compte de la solidarité qui existait entre ces harkis et les hommes du poste, même si Paul Fauchon est certain que l’un des trois est aussi un agent de renseignement de l’ALN jouant un double jeu qui, à l’époque, était assez commun dans ce type de recrutement.

Nous sommes dans ce qu’on peut appeler la popote bricolée par les appelés qui ont construit de bric et de broc leur lieu de vie. Les objets parlent d’eux-mêmes. D’abord à l’extrême gauche, en haut sur une étagère, se trouve un poste à transistor qui donne des nouvelles et de la musique pour cette soirée du réveillon. Le poste du piton 636 évoque le scoutisme, le « système D », le campement que l’on voit à travers la lampe à pétrole. Dès que l’on peut, on fait la fête pour essayer de se distraire et on « arrose çà ». En cette veillée de Noël vécu loin des familles, pour éviter le cafard, on a allumé quelques bougies sur la table et sorti des bouteilles de vin et de mousseux offertes par l’un des rappelés. Les convives sont en train de déguster ce qui ressemble à une sorte de tajine que l’on tend à Bendou.

Dans ce petit espace où on se serre, il fait froid comme l’indiquent les vêtements épais (climat montagnard de la Kabylie). Derrière les deux harkis, on aperçoit un ceinturon avec une arme qui pourrait être éventuellement appelée à servir. Paul Fauchon me l’a expliqué ensuite, le réveillon s’est passé dans une atmosphère particulière : tous les hommes avaient leurs armes sur leurs genoux ou à leurs pieds car ils craignaient une attaque cette nuit-là.

Paul Fauchon a participé à une des toutes premières opérations héliportées avec sa section, le 2 novembre 1956, près de la vallée de l’oued Tarzout. Il mena deux poursuites sans être blessé, le chargeur de son MAT 49 qu’il portait sur le ventre arrêtant miraculeusement une chevrotine. Pour cette action d’éclat, il fut cité à l’ordre de la brigade et décoré de la Croix de la valeur militaire avec étoile de bronze. Il a risqué sa vie, ce qui ajoute encore à l’intensité des rares moments de détente que l’on peut prendre sur un piton isolé où il faut rester sur ses gardes.

Une fraternisation : retour à Tizi Gheniff (nom actuel) en 2015

Le 8 avril 2015, j’ai eu l’honneur de raccompagner Paul Fauchon sur le piton 636 où il a rencontré l’un de ses anciens ennemis, le commandant Oucène Attal. Ces deux anciens combattants se sont rapidement reconnus autour d’un « kawoua ». Après de longs échanges, leurs souvenirs des années de jeunesse et de souffrance les ont amenés, devant mes yeux, à fraterniser en déclarant : « Il faut mettre la guerre à la casse ! ». Paul Fauchon apprenait alors que Bendou (à droite sur la photo), qu’il avait recueilli chez lui à Aix-en-Provence pendant six mois, en 1964, a été enterré dans le cimetière du village de Tizi Gheniff, et que sa famille y est fort respectée et vit dans une grande maison blanche sur le chemin du château d’eau qui a remplacé le poste du piton 636.

C’est donc un moment très fort que représente cette photo, illustrant la vie quotidienne, le vécu d’une section militaire dans la précarité, mais aussi ce qui est resté dans les mémoires. Les soldats français n’ont pas été tous indifférents ou hostiles au sort des Algériens, bien qu’en situation de guerre non conventionnelle. Paul Fauchon a laissé une trace, non seulement en restaurant la Djemaâ et l’école au pied du piton 636, dont les murs existent toujours, mais également parce qu’il a refusé d’utiliser la torture pour obtenir du renseignement, à l’inverse de son successeur, un adjudant-chef de « la Coloniale » de retour d’Indochine, dont le souvenir est honni. Il s’est comporté en soldat envers ses ennemis dont il admirait l’endurance et la rusticité, tout en les redoutant. En bref, il témoigne ce qu’aurait pu être, un peu sur le modèle vécu par les anciens de 14-18 de chaque côté du Rhin, une amorce de réconciliation entre anciens combattants. L’horloge du temps tourne hélas inexorablement, un tel vœu n’est plus à présent réalisable : Paul Fauchon est décédé chez lui à Gardanne, le 20 août 2021.

Citer cet article

Jean-Charles Jauffret , « Noël 1956 avec les harkis », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 29/09/22, consulté le 02/12/2022. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/21981

Bibliographie

Fauchon, Paul, Journal de marche du sergent Paul Fauchon. Kabylie, Tizi Gheniff,19 juillet 956-18 mars 1957, présenté par Jean-Charles Jauffret, 1997, Montpellier, CNRS, 1997.

Jauffret, Jean-Charles, Soldats en Algérie, expériences contrastées des hommes du contingent, 1954-1962, Paris, Autrement, édition revue et augmentée de 2011.

Jauffret, Jean-Charles, Guerre d'Algérie. Les combattants français et leur mémoire, préface de Jean-François Sirinelli, Paris, Odile Jacob, 2016.

Stora, Benjamin, Appelés en Algérie, Paris, Gallimard, réédition de 2008.

Stora, Benjamin et Quémeneur, Tramor, Algérie 1954-1962. Lettres, carnets et récits des Français et des Algériens dans la guerre, Paris, Les Arènes, 2010.

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