Louise Michel, louve de la Commune (1870-1905)

Figure de la Commune, militante anarchiste, symbole de l’émancipation des femmes, Louise Michel connaît une célébrité remarquable mais devient aussi une figure repoussoir dans les discours contre-révolutionnaires du dernier tiers du xixe siècle. Elle y est décrite comme monstrueuse, folle, laide, hystérique : à travers son exemple, l’antisocialisme se combine à la misogynie, au sexisme et à l’antiféminisme.

« C’est moi qui suis Louise Michel », dans La Nouvelle Lune, 2 janvier 1887.
« C’est moi qui suis Louise Michel », dans La Nouvelle Lune, 2 janvier 1887. Source : BnF/Gallica.
Planche 49 « Révolutionnaires et criminels politiques. Mattoïdes et fous moraux », dans Cesare Lombroso, L’homme criminel, Étude anthropologique et psychiatrique, 4e trad. de l’édition italienne, Paris, 1887. (Louise Michel, 2e ligne, 2e gauche.)
Planche 49 « Révolutionnaires et criminels politiques. Mattoïdes et fous moraux », dans Cesare Lombroso, L’homme criminel, Étude anthropologique et psychiatrique, 4e trad. de l’édition italienne, Paris, 1887. (Louise Michel, 2e ligne, 2e gauche.) Source : Wikipedia Commons.
« Dernières manières de traiter les folles… par Émile Kolh », dans La Nouvelle Lune, 8 avril 1883. Louise Michel sous les barreaux à gauche.
« Dernières manières de traiter les folles… par Émile Kolh », dans La Nouvelle Lune, 8 avril 1883. Louise Michel sous les barreaux à gauche. Source : BnF/Gallica.
Sommaire

Louise Michel est née en 1830 à Vroncourt, en Haute-Marne. En 1856, elle se rend à Paris en tant qu’institutrice. Vient la Commune (1871), à laquelle elle participe, à la fois comme cantinière, infirmière et surtout comme combattante. Selon l’acte d’accusation de son procès, en décembre, elle a « excité les passions de la foule, prêché la guerre sans merci ni trêve, et, louve avide de sang, elle a provoqué la mort des otages par ses machinations infernales ». Elle est condamnée à la déportation, puis transportée en Nouvelle-Calédonie. Elle rentre à Paris à la fin de l’année 1880, après l’amnistie plénière des communards votée en juillet par la Chambre des députés. Dès son retour, sa célébrité va grandissant : on parle d’elle dans tous les journaux, on chante ses louanges dans les cabarets et les crieurs de rue placardent ses nouvelles sur les murs parisiens. Elle est devenue pour les révolutionnaires héroïne et allégorie de la Commune. Mais ce processus d’héroïsation fonctionne conjointement avec une sorte de consécration négative : ses opposants s’attachent ainsi à l’attaquer de façon systématique, à la discréditer, à la moquer, afin d’atteindre plus largement les idées qu’elle défend et qu’elle incarne. En l’utilisant comme une figure repoussoir, ils contribuent à faire de Louise Michel une personnalité politique de premier plan.

De la Commune aux lois scélérates : la peur de la révolution

Dans le dernier tiers du xixe siècle, la peur de la révolution et de la résurgence d’une Commune insurrectionnelle traverse l’espace politique : des monarchistes aux républicains modérés, tous s’accordent pour construire la Commune de Paris comme un événement dangereux, mené par des individus pervertis, et dont la mémoire est utilisée en modèle édifiant de l’horreur révolutionnaire. De nouvelles sciences de l’humain, inspirées des méthodes des sciences naturelles, vont chercher à comprendre les causes et les origines du comportement révolutionnaire. L’Italien Cesare Lombroso pose les fondements de cette science de la criminalité. En 1876, il publie son ouvrage principal, traduit en français L’homme criminel, dans lequel il affirme que la criminalité est innée, héréditaire, produit d’un atavisme (trait génétique). Le cas de Louise Michel constitue l’un de ses sujets d’étude. Il la classe dans la catégorie des « mattoïdes et fous moraux », c’est-à-dire dépourvue de tout sens moral. Cette figure du criminel-né extrait ainsi l’action des révolutionnaires d’un cadre politique pour en faire des personnalités par essence et par naissance violentes, a-sociales ou atteintes de folie.

De retour à Paris, Louise Michel ne cesse d’enchaîner les meetings, de participer aux mouvements sociaux (elle est d’ailleurs emprisonnée entre 1883 et 1886 pour « incitation au pillage ») et d’écrire de nombreux textes politiques, littéraires, poétiques et théâtraux. Pour ses opposants, elle est une « vieille folle », une « pauvre folle » ou une « folle dangereuse », elle a « le regard inquiétant d’une folle » et l’« âme folle ou tout au moins mal équilibrée ». Le 26 mars 1881, un rapport de police précise que l’« on fait peu de cas des discours de Louise Michel, parce qu’ils sont entachés de folie ». Ces discours autour de la folie de Louise Michel ont eu de réels impacts sur sa vie. En mai 1890, elle est arrêtée à Vienne et emprisonnée pour appel à la violence. Refusant sa grâce, elle est libérée de force et un médecin demande son internement pour cause de folie. Louise Michel fuit alors la France et s’exile en Angleterre. Quelques années plus tard, dans la période des lois contre l’anarchisme ou « lois scélérates » (1893-1894), un journaliste du Matin s’intéresse aux différentes tendances de l’anarchisme qui, dit-il, « compte ses poètes, ses rhétoriciens, ses tribuns populaires, ses savants à l’esprit froidement mathématique, enfin, ses idéalistes fervents ». C’est dans cette dernière catégorie qu’il classe Louise Michel. L’article se conclut sur une condamnation du journaliste, pour qui le seul intérêt de la reproduction de l’opinion de Louise Michel est de « montrer à quel degré d’aberration mentale peuvent conduire les doctrines subversives ».

Laide et hystérique : la peur de l’émancipation des femmes

Alors que Louise Michel n’a pas été condamnée lors de son procès suite à la Commune de Paris pour des faits d’incendie, elle est largement associée aux imaginaires de la « pétroleuse ». On lit en 1880 dans Le Gaulois, titre légitimiste et conservateur, que Louise Michel est celle « dont la parole froide, expression d’un sanguinaire mysticisme, produit sur le prolétariat aux appétits surexcités l’effet de l’eau sur le pétrole enflammé ». Deux ans plus tard, dans le même journal, un contributeur écrit que « comme toujours, Louise Michel s’est fait remarquer par son éloquence au pétrole et sa verve à la dynamite ». L’histoire contre-révolutionnaire a toujours mis en avant cette violence féminine. Les pétroleuses de la Commune font écho aux tricoteuses de la Révolution française et aux vésuviennes de 1848. Insister sur ces « femmes monstrueuses » (puisqu’elles transgressent les normes de la féminité) permet de faire de l’acte révolutionnaire lui-même une monstruosité.

Louise Michel a défendu le droit des femmes à être des combattantes et des militantes, elle a refusé de se conformer à certaines normes sociales de son sexe (elle ne s’est pas mariée et n’a pas eu d’enfants). Elle a fondé et participé à des collectifs de femmes, elle est intervenue lors de conférences et de meetings pour les droits des femmes et a soutenu les luttes de travailleuses en grève. Et pour cela, elle fait l’objet d’un antiféminisme virulent. La Presse du 13 janvier 1893 déplore les transgressions des femmes militantes : « Nous eussions voulu qu’elle [l’Amérique] gardât le monopole des excentricités de ce “troisième” sexe à qui nous devons Louise Michel. » Les antiféministes de la fin du xixe siècle s’appuient sur une littérature scientifique naturaliste qui postule que les femmes seraient naturellement inaptes à s’impliquer dans la sphère publique. Un collaborateur de La Presse demande dès 1880 « la création d’un hôpital pour femmes politiquantes ». Les féministes qui s’illustrent en politique ne peuvent être que psychologiquement instables, et en particulier hystériques, ce « mal féminin » qu’étudie le médecin neurologue Jean-Martin Charcot. Faire de Louise Michel une hystérique permet de rendre sa parole illégitime, et donc de lui refuser, à elle et à toutes les femmes, l’accès au politique.

Dans ces dynamiques de disqualification de la parole des femmes, le surnom de « Vierge rouge » joue un rôle important. Les opposants à Louise Michel font référence à sa supposée virginité dès son retour à Paris : elle est tantôt « vierge de la Commune », « pucelle de Belleville » ou « vierge au pétrole ». Cette virginité devient la preuve de sa déviance. Ainsi peut-on lire dans Gil Blas au sujet de Louise Michel : « Elle n’est pas jolie et on dit qu’elle est vierge. Mauvaise affaire pour la raison ! Virginité est mère de démence. » Puisque Louise Michel est laide, elle ne plairait pas aux hommes et déplacerait son manque du mariage et de la maternité vers la lutte et les revendications sociales. Un contributeur de La Petite Gazette défend cette hypothèse de la frustration en 1886 : « Voyez-vous, à cette âme ardente et dévoyée, qui ne sait que faire de son immense besoin d’affection, il eût fallu le mari qui occupe le cœur et les enfants qui consolent de tout. Louise Michel mariée, nous avions une “grande citoyenne” de moins et une bonne mère de famille de plus et nous ne perdions pas au change. » Initialement utilisé par ses opposants, le surnom de Vierge rouge donne donc une double explication à la déviance de Louise Michel : sa laideur et sa virginité. En creux, l’objectif est toujours, à travers elle, de discréditer les revendications féministes et la lutte révolutionnaire.

Le 9 janvier 1905, Louise Michel meurt à Marseille lors d’une tournée de conférences. Ses obsèques à Paris réunissent entre 10 000 (selon les chiffres de la préfecture de police) et 100 000 personnes (selon L’Humanité). Sa mémoire demeure longuement conflictuelle : érection d’une statue interdite par le conseil municipal parisien, baptêmes de rues à son nom annulés par les préfets. Ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale, sous l’action conjointe du Parti communiste, de la SFIO, puis du Parti socialiste, que sa mémoire se pacifie progressivement pour intégrer le panthéon des figures nationales – même si elle porte toujours le message de l’émancipation.

Citer cet article

Sidonie Verhaeghe , « Louise Michel, louve de la Commune (1870-1905) », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 17/01/22, consulté le 06/12/2022. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/21724

Bibliographie

Lidsky, Paul, Les écrivains contre la Commune, Paris, La Découverte, 2021 [1970].

Thomas, Édith, Les « Pétroleuses », Paris, Gallimard (coll. « Folio »), 2021 [1963].

Verhaeghe, Sidonie, Vive Louise Michel ! Célébrité et postérité d’une figure anarchiste, Vulaines-sur-Seine, Éditions du Croquant, 2021.

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