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La bibliothèque d’un « véritable amateur », Charles Sauvageot (1787-1860)

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Résumé 

Charles Sauvageot (1787-1860) – musicien, amateur, connaisseur autodidacte, collectionneur et donateur – est l’un des pères fondateurs du département des objets d’art au Louvre. Sa collection d’objets d’art du Moyen Âge et de la Renaissance – qui accueille les amateurs et les artistes européens – se constitue au contact des livres, ceux de la bibliothèque du collectionneur. Cette dernière a des contours capricieux, composée aussi bien de sommes savantes, de littérature, que tout un fond concernant les anecdotes, les mœurs et les usages des temps passés. Le catalogue de cette bibliothèque est une source inestimable qui permet à l’historien de l’art de pénétrer dans le laboratoire secret du collectionneur tâchant de faire renaître le passé artistique révolu.

Arthur Henry Roberts (1819- ?), Charles Sauvageot dans son intérieur, 48 x 59 cm, 1856, Paris, Musée du Louvre.

Arthur Henry Roberts (1819- ?), Charles Sauvageot dans son intérieur, 48 x 59 cm, 1856, Paris, Musée du Louvre.
Source : via Flickr

La personnalité de Charles Sauvageot est très originale : violoniste professionnel, puis fonctionnaire des douanes, il constitue avec ses maigres revenus une collection remarquable d’objets d’art de la Renaissance qu’il lègue au musée du Louvre en 1856. Cette donation fut fondatrice pour le département des objets d’art. Charles Sauvageot est aussi l’un des premiers exemples d’un nouveau type européen : celui de l’amateur passionné autodidacte qui offre sa collection au public.

Cet homme nouveau est issu des Lumières mais a grandi dans le désordre et la destruction qui suivent la Révolution, collecte les reliques d’un passé pas si lointain qui disparaît à vue d’œil. À la différence de ses prédécesseurs d’Ancien Régime, ce n’est pas un rentier, un aristocrate ou un ecclésiastique, il n’a pas reçu l’éducation classique qui forme le socle intellectuel des premières collections d’objets médiévaux en Europe. C’est par les livres qu’il acquiert la connaissance historique : la possession d’une bibliothèque va ainsi de pair avec le processus de la collection. C’est ainsi que Sauvageot, dans son appartement de deux pièces de la rue du faubourg Poissonnière, réunit non seulement des milliers d’objets (dont la plus grande partie est aujourd’hui au Louvre), mais aussi une copieuse bibliothèque dont nous connaissons précisément le contenu grâce au catalogue de sa vente. Dix jours sont nécessaires pour réaliser cette dispersion, entre le 3 et le 15 décembre 1860, quelques mois après le décès du collectionneur survenu le 30 mars 1860.

Le catalogue de sa bibliothèque se présente plutôt comme un livre, avec une longue introduction biographique rédigée par Antoine Le Roux de Lincy (1806-1869), archiviste et historien, bibliothécaire de l’Arsenal, connu pour ses nombreuses publications de documents curieux ainsi que des ouvrages sur des sujets inédits (comme Le Livre des proverbes français, publié en 1842). L’historien est un familier du collectionneur, comme en témoigne la présence de ses livres et de nombreux tirés à part dans la bibliothèque, sur des sujets qui sont ceux qui passionnent Sauvageot : les usages anciens, la vie anecdotique et quotidienne des grandes figures du passé (Tentative de rapt commise par Regnault d’Azincourt sur une épicière de la rue Saint-Denis, Détails sur la vie privée d’Anne de Bretagne, Les femmes célèbres de l’ancienne France, les numéros 61, 844, 1605).

Le catalogue comporte 1 681 numéros, dont une grande quantité d’ouvrages en plusieurs volumes, et est divisé en sections d’importance variable : théologie (55 numéros), sciences et art (230), belles lettres (300), histoire et archéologie (1 039). Ces catégories sont probablement dues à la mise en ordre de Leroux de Lincy et leur contenu montre qu’elles ne furent pas pensées systématiquement. La curiosité de Sauvageot est, au contraire, illimitée, imprévisible. C’est par le détail, par la périphérie, comme par l’objet apparemment insignifiant, qu’il tente de saisir la connaissance. Enregistré dans la section jurisprudence, on trouve le Traité des perruques et le Traité de la clôture des religieuses de Jean-Baptiste Thiers (numéros 64 et 65).

Publications contemporaines et ouvrages anciens sont constamment mêlés : on trouve côte à côte le Traité de la paresse, ou l’Art de bien employer son temps de Courtin (1743) et De l’Amour de Stendhal (1853). Cette relation entre le texte moderne, usuel et ce qui pourrait relever de la bibliophilie est constant chez lui : il a par exemple deux traductions modernes de la Bible (1827 et 1847) et plusieurs bibles du XVIe siècle, une édition critique des apocryphes (1848) et un volume allemand de 1530 de ces mêmes textes.

Les grands ouvrages de l’érudition récente s’y trouvent : les Antiquités nationales de Millin (1790), les Souvenirs du musée des monuments français (1821). C’est une bibliothèque d’étude mais aussi de sensibilité où la poésie et les belles lettres occupent une place importante. Si la présence de la littérature du Moyen Âge et de la Renaissance (Marot, Villon, Rabelais) s’inscrit dans la lignée des études antiquaires de Sauvageot, celle de la littérature contemporaine manifeste le goût de l’homme pour ce que son temps produit de plus moderne : il possède les œuvres complètes de Balzac (dont le Cousin Pons, que la tradition dit inspiré par Sauvageot), de Béranger, de Mérimée, des romans de Victor Hugo, George Sand, Théophile Gauthier, mais aussi les Nouvelles Histoires extraordinaires d’Edgar Allan Poe nouvellement traduites par Baudelaire (1857), les contes d’Hofmann et les Nouvelles russes de Gogol. Ainsi, la bibliothèque du savant, du connaisseur, est irriguée en profondeur par l’imagination. Les écrits burlesques, satiriques et facétieux constituent tout un pan de sa bibliothèque (Œuvres poissardes de Vadé et de l’Écluse, 1802 ; L’art de péter, 1776), dans cette quête de ce qui est marginal et qui est en réalité le plus révélateur des mœurs d’une société.

À l’intérieur de la vaste section de l’histoire se dissimule une importante collection d’ouvrages de topographie historique, le meilleur des productions antiquaires récentes. La relation de Sauvageot à ses livres est immédiate et vivante. Nous en avons un témoignage à travers quelques rares papiers conservés du collectionneur (BCMN, INHA, sous la cote NUM 0497) où il prend des notes et recopie des passages significatifs des historiens contemporains ou des chroniqueurs du passé qu’il met en relation avec des objets de sa collection. Historien empirique et autodidacte, il rétablit le lien entre la source textuelle et le vestige de la manière la plus littérale qui soit : collés ou cachés dans l’objet, de petits feuillets pliés portent les résultats de ses recherches. Par exemple, dans une lanterne en bronze italienne du xvie siècle, on trouve ces indications de sa main : « N° 719 Mortier (lucerna-lampas). C’est une petite lampe, de terre ou de cuivre, que ès communes maisons, on emplit de suif ou d’huile, et ès maisons des grands seigneurs, d’argent qu’on emplit de cire… », citation dont il indique l’origine : « Nicot, thrésor de la langue française », un ouvrage présent dans sa bibliothèque (n° 306). Cette connexion recréée, l’objet prend son sens et peut témoigner : c’est ce que préconisent au même moment Paul Lacroix et Ferdinand Seré dans Le Moyen Âge et la Renaissance, paru en 1848, où ils critiquent les efforts d’Antoine-René de Voyer de Paulmy d’Argenson (dont la bibliothèque est conservée au sein de celle de l’Arsenal) et en stigmatisent les erreurs : « Le marquis de Paulmy ne comprit pas la corrélation directe qu’il existait entre ces crédences, ces diptyques, ces bahuts : en un mot, entre tous ces meubles, tous ces ustensiles, et les mœurs du peuple qui s’en servait. Cette ignorance des choses matérielles et des procédés artistiques d’autrefois aurait causé bien des erreurs et des omissions dans les recherches archéologiques de l’auteur. » Le projet, la méthode de Sauvageot est, comme le dit sa devise Dispersa coegi, de rassembler ce qui est dispersé, ce que l’on ne doit pas seulement entendre comme la collecte des objets mais la restauration de leur sens grâce aux sources livresques : collection et bibliothèque sont inséparables.