Cinéma et environnement en Europe, xxe-xxie siècles

Avant de prendre conscience des nuisances qu’elle engendre et de mesurer son empreinte carbone, l’industrie du cinéma, s’est intéressée à l’environnement comme sujet. Dès les années 1930 et quel que soit le genre utilisé – fiction ou documentaire, cinéma militant ou d’information –, les films d’environnement constituent en Europe un cinéma critique et parfois dénonciateur, en adoptant aussi parfois un ton ludique ou fantaisiste. De l’an 01 (1973) à Demain (2015), en passant par Microcosmos (1996) et Plastic Planet (2011), ces films montrent la beauté des milieux naturels et les menaces qui pèsent sur l’avenir de l’humanité, pointant la responsabilité du modèle productiviste et proposant des solutions alternatives. Le 7e art est donc devenu un acteur et un outil essentiel de la sensibilisation et des mobilisations environnementales.

L’an 01 un film de Jean Rouch, Jacques Doillon et Georges Bernier (1973). DR.
L’an 01 un film de Jean Rouch, Jacques Doillon et Georges Bernier (1973). DR.
Sommaire

Avant de prendre conscience des nuisances qu’elle engendre et de mesurer son empreinte carbone, l’industrie du cinéma, qui est aussi un art, s’est intéressée à l’environnement comme sujet. Dès les années 1930, c’est aux États-Unis qu’apparaissent les premiers films s’interrogeant sur les questions environnementales, tandis qu’en Allemagne Fritz Lang propose dès 1927 avec Metropolis une dystopie sociale qui met en cause le système industriel, le machinisme et l’organisation productiviste du monde. En France, Tati esquisse une première critique de la modernité avec Mon Oncle en 1958 avant de frapper plus sec avec Playtime en 1967.

D’emblée donc les traits dominants du « film d’environnement » émergent et ce, quelles que soient les formes utilisées : fiction ou documentaire, cinéma militant ou d’information, il s’agit toujours de films qui critiquent avec plus ou moins de virulence la destruction des milieux naturels, qui pointent la responsabilité du modèle productiviste et les menaces qu’il fait peser sur l’avenir de l’humanité.

Un cinéma militant

Si le cinéma hollywoodien a volontiers cultivé la veine catastrophiste et sensationnaliste, l’éco-cinéma européen se caractérise par les voies contestataires et documentaires qu’il emprunte précocement.

Le cinéma militant s’épanouit massivement dans le contexte contestataire des seventies. En février 1973 (la même année donc que Soylent Green de Richard Fleischer souvent présenté comme un des premiers vrais films écologistes), sort L’an 01, premier film de Jacques Doillon, accompagné d’Alain Resnais et Jean Rouch, sur un scénario de Gébé mobilisant notamment une large partie de l’équipe d’Hara Kiri. Le film en forme de faux documentaire conte l’utopie d’un monde renonçant joyeusement à la course au productivisme et à l’économie de marché pour « remplacer la société de consommation par la liberté du rêve », une ère nouvelle commence alors : c’est l’an 01. Cette innovation cinématographique drôle et imaginative est d’ailleurs bientôt suivie par le film de Michel Karlof tourné le 8 août 1971 à Gigondas (84) lors du festival « Gigondas an 1 » et qui promeut une contre-culture organisée autour du retour à la terre, de la méfiance du « tout technique », de la culture, de la création et du partage.

La mobilisation antinucléaire marque une étape importante dans l’orientation de ce cinéma qui, en Europe, mobilise amateurs et professionnels du cinéma dit « indépendant » et se spécialise rapidement dans le récit des luttes écologistes. Ainsi, avec le film de Nicole et Félix Le Garrec, Plogoff, des pierres contre les fusils qui, en 1980, met en image une révolte locale contre le projet de construction d’une centrale nucléaire sans rien dissimuler de la complicité des cinéastes avec la résistance, ni du déploiement des forces de police et de la violence des affrontements. Si Plogoff est devenu un symbole et un modèle d’organisation de la résistance, ce moment doit beaucoup au succès de la lutte mais également au cinéma. Le film remasterisé et restauré est ressorti en février 2020.

Montrer et informer

Les documentaires exploitent plus systématiquement la thématique environnementale ou écologiste depuis le succès européen de deux productions hollywoodiennes : la fiction Le Jour d’après en 2004 et Une vérité qui dérange (750 000 spectateurs français) en 2006.

Le documentaire écolo décline toutes les catégories du genre : naturaliste et/ou animalier avec les films de Luc Jaquet (écologue et oscar du meilleur film documentaire pour La Marche de l’Empereur en 2006) et de Claude Nuridsany, même s’ils sont plus rares au cinéma qu’à la télévision. Enquêtes, avec les réalisations des grands reporters Marie-Claude Deffarge et Gordian Troëller qui, dans les années 1970 et 1980, constituent de véritables dossiers contre telle pollution industrielle, tel programme de déforestation ou tel projet d’aménagement. Ou encore avec le cinéma d’Agnès Varda (Les Glaneurs et la Glaneuse, 2000) et l’ensemble des évocations de modes de vie traditionnels plus ou moins inspirés des Heimatfilme (films de terroirs allemands) apparus dès les années vingt. 

Tous sont des plaidoyers et visent à provoquer ou à accélérer la prise de conscience citoyenne. Tous ont en commun de vouloir montrer pour informer et sensibiliser. Ainsi, malgré la tonalité résolument polémique de ses films, le réalisateur autrichien Werner Boote, réalisateur de Plastic Planet en 2011 affirme : « Je ne fais pas de films de propagande […] Je cherche juste à savoir ce qui se passe, ici et maintenant. » D’ailleurs les cinéastes qui revendiquent plus explicitement une posture écologiste, viennent massivement du journalisme : Hervé Kempf associé au long métrage En quête de sens de Marc de La Ménardiere et Nathanael Coste en 2015, ou le Suédois Fredrik Gertten, réalisateur de Bananas ! en 2009. Quant à Denis Delestrac, il reste un reporter qui met son travail au service de l’action citoyenne : « Si on ne connaît pas l’existence d’une grande problématique globale il est difficile d’agir, donc je crois que l’information est la pierre angulaire de l’action. »

Les fictions ne sont pas en reste dans l’écriture de ce récit, oscillant entre la poésie des fables bucoliques et le catastrophisme. La science-fiction l’emporte haut la main, quitte à ce que l’argument écologique de départ, très collapsologue (la fin du monde prenant ici les traits d’une glaciation ou d’une épidémie dues aux errements de l’humanité), soit un peu oublié en cours de route, ce qui est le cas par exemple avec Extinction du réalisateur espagnol Miguel Ángel Vivas en 2015. À ce sensationnalisme, répondent les réalisations plus intimes et animalières d’un Jean-Jacques Annaud ou d’un Luc Jacquet qui avec L’Ours en 1988, Le Dernier Loup en 2015 et Le Renard et l’enfant (2007) semblent avoir fait des films pour la jeunesse.

Un succès croissant

La quantité des films d’environnement s’accroit sensiblement à partir des années 2000 et plus encore 2010, stimulée par ces succès publics éclatants que furent Solutions locales pour un désordre global, documentaire de Coline Serreau sorti en 2010, et Demain de Cyril Dion en 2015, résolument orientés vers la question du changement climatique. Désormais, ce cinéma profite de l’extension internationale des réseaux de diffusion et de promotion. Ainsi La Glace et le ciel, film de Luc Jacquet consacré à l’engagement du glaciologue Claude Lorius, est-il projeté en clôture du festival de Cannes en 2015, presque 20 ans après le grand prix remporté par Microcosmos, le peuple de l’herbe de Claude Nuridsany. Le soutien apporté par les organisations environnementales à ce cinéma (financement du 7e art et/ou, telles Greenpeace, organisation de festivals de films documentaires sur l’environnement) dit assez que le 7e art est devenu un acteur et un outil essentiel de la sensibilisation et des mobilisations environnementales, sans qu’il soit possible de mesurer les effets réels de cette médiatisation sur les décisions politiques nationales et internationales en matière de protection de l’environnement.

L’évolution thématique toute récente de ce cinéma résolument engagé est marquée par le recul des questions générales relatives au réchauffement climatique et l’essoufflement du catastrophisme au profit de sujets plus précis et concrets (le plastique, le gaz de schiste) ou plus optimistes, en écho au journalisme de solution. Un retour aux valeurs de l’an 01 en somme ?

Citer cet article

Anne-Claude Ambroise-rendu , « Cinéma et environnement en Europe, xxe-xxie siècles », Encyclopédie pour une histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 25/01/21, consulté le 25/02/2021. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/21472