Le naturisme : une voie alternative d’éducation intégrale (xixe-xxe siècle)

28 octobre 1983, 33 ans après sa création, la Fédération française de naturisme se voit reconnue d’utilité publique en tant que mouvement de jeunesse et d’éducation populaire. L’agrément est obtenu auprès du ministère du Temps libre de la jeunesse et des Sports. Cette décision est riche d’enseignements, et ce, à une échelle européenne. Elle se comprend, tout d’abord, au regard des liens forts qui existent entre naturisme et éducation depuis le dernier tiers du xixe siècle. De fait, le naturisme constitue précocement une voie alternative d’éducation, de formation. Cette reconnaissance témoigne aussi de l’œuvre accomplie par les mouvements naturistes en faveur de l’éducation physique et sportive des individus, en particulier de la jeunesse. Et pour cause, le naturisme se définit en grande partie comme une éducation par le corps. Enfin, ce dénouement illustre le combat acharné mené pour obtenir la légitimité socioculturelle et politique d’une approche de la santé, plus largement de la vie, fondée sur le retour à la nature et le respect de ses lois.

Page de couverture de la revue Vivre, n° 137, 15 mars 1933.
Page de couverture de la revue Vivre, n° 137, 15 mars 1933.
P. Armand-Delille & Ph. Wapler, L’école de plein air et l’école au soleil, Paris, Maloine, 1921, p. 37.
P. Armand-Delille & Ph. Wapler, L’école de plein air et l’école au soleil, Paris, Maloine, 1921, p. 37.
Page de couverture de la revue Vivre-Santé, numéro spécial, mai 1936, M. Hervieu, « L’instruction publique tueuse d’enfants ».
Page de couverture de la revue Vivre-Santé, numéro spécial, mai 1936, M. Hervieu, « L’instruction publique tueuse d’enfants ».
Revue Naturisme, n° 332, 1er novembre 1934, p. 12 : « La conception naturiste de l’éducation de l’enfance. Pour l’organisation des maisons de correction, ne devrait-on pas s’inspirer des méthodes appliquées dans les écoles naturistes ? Elles sont bonnes, si nous en jugeons d’après le sourire qui éclaire ces jeunes visages. »
Revue Naturisme, n° 332, 1er novembre 1934, p. 12 : « La conception naturiste de l’éducation de l’enfance. Pour l’organisation des maisons de correction, ne devrait-on pas s’inspirer des méthodes appliquées dans les écoles naturistes ? Elles sont bonnes, si nous en jugeons d’après le sourire qui éclaire ces jeunes visages. »
Sommaire

Aux origines des préoccupations éducatives : la démocratisation des techniques de santé naturelle (XIXe siècle)

Insistons sur le fait que ce sont des enjeux de santé publique qui déterminent les premières préoccupations éducatives dans les milieux naturistes. De fait, le naturisme se structure au xixe siècle en tant que médecine alternative. S’y rencontrent les tenants d’une approche hippocratique, jugée de plus en plus obsolète au sein du corps médical, et les adeptes des cures naturelles en vogue dans les pays germaniques. Partant de là, deux camps s’affrontent pour imposer leur conception de la santé et de la médecine. Ceux qui s’en remettent à la natura medicatrix, stimulée par la pratique des bains d’eau, d’air et de soleil, s’opposent aux nouvelles générations de médecins acquises aux traitements allopathiques. S’opposent, au-delà, les promoteurs d’une « démocratie sanitaire » et l’institution médicale qui défend alors le monopole exclusif de l’exercice de la médecine qu’elle vient d’obtenir.

Outre les établissements de soins qu’ils ouvrent, les pionniers du naturisme (T. Hahn, S. Kneipp, A. Rikli, F. Bilz, etc.) multiplient en effet les ouvrages, les articles mais aussi les conférences à destination du grand public. À travers leurs prises de position, ils dénoncent l’affaiblissement des populations, conséquence d’une médecine et au-delà d’une société qui se sont coupées de la nature. Partant de là, ils entendent éduquer les populations à la santé naturelle. Cet apprentissage se fait en grande partie par le corps. En se livrant de plus en plus dénudés aux bains d’air, d’eau et de soleil, en se soumettant à d’éprouvantes expériences sensorielles, les individus intègrent un système de valeurs alternatif. Ces pratiques viennent ancrer corporellement les représentations véhiculées à travers les discours naturistes. Elles confèrent également un sentiment d’existence renouvelé à ceux qui s’y soumettent.

Dans les pays germaniques, cette éducation à la santé s’opère grâce à la mise en place précoce d’associations : les naturheilverein. Avec le temps, elles se fédèrent et se dotent de terrains pour pratiquer les « bains naturistes » mais aussi la gymnastique et les sports. Ce faisant, ces structures contribuent à initier le grand public aux techniques de la santé et de l’hygiène naturelles, à encourager l’automédecine. La France tarde cependant à emprunter cette voie. La médecine naturiste y fait son chemin essentiellement sous le contrôle de praticiens acquis à sa cause comme les docteurs A. Monteuuis, G. Rouhet.

Les prémices d’un renouvellement des perspectives éducatives (début XXe siècle)

Cette institutionnalisation du naturisme précipite outre-Rhin sa diversification et sa déclinaison en mode de vie. C’est une révolution culturelle qu’appellent in fine de leurs vœux les maîtres à penser du naturisme, révolution prenant le corps et la nature comme point de départ. Avec la fin du xixe siècle, l’horizon médical s’efface ainsi au profit d’enjeux plus politiques, plus philosophiques aussi. Les mouvements anarchistes développent ainsi leur propre approche du naturisme, fondée sur le rejet de la société capitaliste et de ses valeurs. En Allemagne, le temps des mouvements de réformes de la vie est venu. Cette nouvelle étape rehausse l’importance accordée aux objectifs éducatifs dans les milieux naturistes tout en renouvelant leurs perspectives. D’autant plus que l’on assiste en parallèle à la refondation du système éducatif dans la plupart des États européens. Différentes voies commencent alors à être explorées, qu’elles soient informelles, à visée émancipatrices, avec notamment les anarcho-naturistes, mais aussi plus conventionnelles, en tentant d’investir les structures scolaires en place. On ne saurait d’ailleurs manquer d’évoquer les prémices d’une prise en compte institutionnelle sur fond de préoccupations de santé publique, tout particulièrement par le truchement des Waldschule en Allemagne mais aussi des écoles nouvelles. Grâce notamment à Adolphe Ferrière, le Bureau international des écoles nouvelles (1899) devient précocement un des foyers de diffusion privilégiée des thèses et des pratiques naturistes au sein de l’école active. Mais il faut attendre l’entre-deux-guerres pour que ces tendances se déploient de façon significative, en France en particulier.

Les centres naturistes dans l’entre-deux-guerres : des foyers d’éducation pour réformer l’humanité

Le mythe du retour à la nature se nourrit en effet des grands bouleversements qui fragilisent les identités collectives. Parmi ces facteurs de déstabilisation, on pensera tout particulièrement à l’urbanisation croissante, à l’industrialisation, aux révolutions. En cela, le naturisme est bien affaire de modernité. Il s’appuie sur le sentiment de rupture entre le présent et le passé, traduit en termes de discordance entre l’homme et la nature. Avec ses horreurs, mondialement partagées, la grande guerre catalyse ainsi l’évolution du naturisme en Europe. Pour nombre d’individus, elle illustre l’échec de toute une société et du système éducatif qui la sous-tend. L’école se voit ainsi critiquée pour ses conditions d’hygiène déplorables, sa pédagogie, le type de citoyen formé, mais aussi la place insuffisante faite au corps, à l’éducation physique.

Les années 1920 sont ainsi marquées par la volonté partagée dans les milieux naturistes européens de réformer l’humanité et de remplacer la « culture de mort » par celle de la vie voire, pour les adeptes de la nudité complète, par la libre culture. Pour atteindre cet enjeu supérieur, un moyen est désormais privilégié : la création de centres naturistes conçus comme des foyers essentiels d’éducation intégrale, sollicitant toutes les dimensions de l’individu. Il convient plus que jamais d’éduquer la population à un nouveau système de valeurs et de donner à voir des contre-modèles.

En France, cela se traduit par la florescence d’organisations naturistes visant à fédérer des centres sur tout l’espace national. Dans ces structures, la place faite à l’éducation physique et aux sports est centrale. Pour cause, les séances de gymnastiques et de sports sont conçues comme le moyen d’incorporer les valeurs naturistes, d’initier à la nudité mais aussi d’attirer un large public. À Physiopolis, centre implanté en 1927 dans la banlieue parisienne, des équipes sportives naturistes sont constituées. Elles défient régulièrement celles des grands clubs parisiens. Mais l’œuvre éducative naturiste ne s’arrête pas là. Les leçons sont adaptées en fonction des différents publics : hommes, femmes, enfants. Elles sont complétées par des conférences, des discussions. Les sujets les plus larges sont abordés : hygiène, santé mais aussi esthétique, arts, sciences morales, spiritualité. La Ligue Vivre (1927), pro-nudiste, délivre aussi des cours d’éducation sexuelle dans certaines de ces structures. La plupart des centres naturistes se dotent d’une bibliothèque. Il n’en demeure pas moins que derrière la volonté unanime chez les naturistes de suivre les principes de la nature dans leur approche éducative, se cache une grande diversité de propositions rendant compte de sensibilités fort différentes, couvrant l’ensemble de l’échiquier politique.

L’action éducative du naturisme se poursuit dans la seconde moitié du xxe siècle, sur les mêmes bases mais en s’inscrivant de plus en plus dans la sphère du tourisme et des loisirs de masse. En France, la Fédération française de naturisme (1950) s’appuie pour ce faire sur de grands centres de vacances (CHM Montalivet, CHM d’Agde, etc.). La révolution culturelle des Sixties vient relancer les perspectives éducatives au sein des milieux naturisme et y adjoindre la thématique de l’écologie, de la protection de l’environnement. Cette dernière ne se dément pas. Pour preuve, à partir de 1998, la FFN est conventionnée par la Fondation pour l’éducation à l’environnement en Europe afin de proposer aux jeunes naturistes des programmes éducatifs de sensibilisation à l’environnement.

Au final, l’importance accordée alors à l’éducation se comprend au regard du fait que le naturisme s’apparente, à plus d’un titre, à une contre-culture. Celui-ci vise à l’instauration et la pérennisation de nouvelles normes, corporelles notamment. Pour autant, si le naturisme promeut une éducation sans école, il vise aussi à investir le système éducatif, à le redéfinir. La période 1918-1944 marque d’ailleurs en France l’âge d’or d’un naturisme institutionnel, prenant pour appui les écoles de plein air mais aussi les programmes scolaires d’éducation physique.

Citer cet article

Sylvain Villaret , « Le naturisme : une voie alternative d’éducation intégrale (xixe-xxe siècle) », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 29/06/21, consulté le 29/11/2021. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/21612

Bibliographie

Villaret, Sylvain, Histoire du naturisme en France depuis le siècle des Lumières, Paris, Vuibert, 2005.

Châtelet, Anne–Marie, Le souffle du plein air : histoire d’un projet pédagogique et architectural novateur (1940-1952), Paris, MetisPresse, 2011.

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