La « Nuit de Cristal » à Vienne

Le pogrome du 9-10 novembre 1938 fut particulièrement violent à Vienne. Depuis l’Anschluss (annexion par le Reich) du 12-13 mars 1938, l’Autriche constitue un laboratoire des politiques et violences antisémites pour les nazis. Non seulement la législation antijuive s’y est trouvée appliquée immédiatement après le référendum d’avril 1938 qui valide l’annexion, mais l’Autriche a même précédé l’Allemagne comme terrain d’expérimentation des politiques et violences antijuives, avec notamment le « pogrome de l’Anschluss » en mars 1938 et la création d’un bureau central de l’émigration des Juifs placé sous la direction d’Eichmann, qui arrive à Vienne à l’été 1938. La persécution des Juifs culmine en novembre avec la « Nuit de Cristal ». Le témoignage qui suit est celui d’un membre de la communauté juive de Vienne, persécuté lors de ce pogrome et déposant plus de 20 ans après les faits, dans le contexte de la préparation du procès d’Eichmann qui s’est ouvert à Jérusalem en 1961.

Archive pour la classe

 La « Nuit de Cristal » à Vienne

SS près de la principale synagogue de Vienne (Stadttempel) lors de la « Nuit de Cristal »
SS près de la principale synagogue de Vienne (Stadttempel) lors de la « Nuit de Cristal ». Source : Site de Yad Vashem
Salle de cérémonie vandalisée dans le « Nouveau Cimetière Juif » de Vienne
Salle de cérémonie vandalisée dans le « Nouveau Cimetière Juif » de Vienne. Source : Site de Yad Vashem
La synagogue « Kahal Adat Israël » détruite par un incendie pendant la « Nuit de Cristal »
La synagogue « Kahal Adat Israël » détruite par un incendie pendant la « Nuit de Cristal ». Source : Site de Yad Vashem
Sommaire

Contexte: L’Autriche: laboratoire des persécutions antijuives

Le 25 janvier 1939, le ministère des Affaires étrangères du Reich envoie un message aux ambassades et consulats allemands stipulant : « Ce n’est pas un hasard si l’année du destin 1938 a apporté à la fois la réalisation de la pensée grande-allemande et la solution à la question juive ». Le lien étroit entre l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie et la radicalisation des mesures et violences antisémites dans le Reich a été depuis étayé par la recherche.

Début 1938, entre 185 000 et 200 000 Juifs vivent en Autriche, dont 165 000 à Vienne où ils représentent environ 9 % de la population. Quand la Wehrmacht entre en Autriche le 12 mars, une partie de la population se réjouit. En effet, le rêve d’Anschluss existe chez les Allemands d’Autriche dès avant 1914 et les frustrations nées après le Traité de Saint-Germain de septembre 1919, qui démantèle l’empire austro-hongrois, ont été renforcées par les difficultés financières et économiques de l’après-guerre. Dès mars 1938, des pillages de magasins et des cambriolages sont perpétrés et des confiscations sont opérées par les SS et les SA qui prétextent vouloir « sécuriser » les biens des juifs. Pire, un « pogrome d’Anschluss » fait près de 80 morts à Vienne en mars 1938 et 62 morts en avril 1938.

Après le référendum du 10 avril 1938, qui donne 99,6 % de oui à la « réunification de l’Autriche avec le Reich allemand », la législation discriminatoire et les mesures de répression antisémites sont appliquées avec une rapidité qui étonne les contemporains. Le processus « d’aryanisation » de l’économie débute dès avril 1938. En juillet 1938 est introduite une carte d’identité spécifique pour les Juifs à partir de 15 ans, avec l’obligation de rajouter des seconds prénoms juifs (Israël pour les hommes, Sara pour les femmes). Les deux instances chargées ensuite de la persécution des Juifs sont le bureau de transfert des biens dirigé par Walter Rafelsberger (il s’empare en 1938 de 2 milliards de biens appartenant à des Juifs d’Autriche) et le bureau central pour l’émigration juive à Vienne, dirigé quant à lui par Adolf Eichmann, qui est chargé de taxer tous les Juifs souhaitant émigrer. Il n’est pas anodin que le premier témoin au procès d’Adolf Eichmann, le 26 avril 1961, soit Zyndel Grynszpan, le père de Herschel qui a tiré sur le secrétaire d’ambassade Ernst vom Rath le 7 novembre 1938 : cette déposition symbolique marque le début du récit de l’histoire de la Shoah, qui constitue l’essence de ce procès internationalement médiatisé.

Archive : Le témoignage de Moritz Fleischmann sur la « Nuit de Cristal » à Vienne

 « (…) Survint le 9 novembre 1938, avec la nouvelle de l’assassinat du secrétaire d’ambassade allemand à Paris, vom Rath. Une atmosphère terrible régnait dans l’air. Le 10 novembre matin, sur mon chemin vers l’Office-Palestine où j’étais l’unique bénévole, je vis déjà tous les magasins juifs fermés. De même, la porte du Bureau-Palestine était close, une pancarte accrochée indiquant que l’Office était fermé. Derrière la porte d’entrée, comme dans toute la maison, des troupes SS étaient postées. Ceux parmi les particuliers ou les employés de la maison qui tentèrent de voir si la porte était réellement fermée à clef et l’ouvrirent furent aussitôt arrêtés par les SS postés derrière et rassemblés dans la grande salle.

Après une heure, Eichmann arriva et tint un discours furieux. Il fit embarquer toutes les personnes arrêtées dans des camions ; elles furent amenées pour partie dans l’école d’équitation de la ruelle Pramer et pour partie dans l’école de la ruelle Karajan. Dans la ruelle Pramer, elles furent avant tout frappées et jetées dans une grange.

Quand le lendemain j’arrivai dans mon bureau de l’Office-Palestine, je trouvai tous les câbles de téléphone coupés, si bien que tout lien avec le monde extérieur était rompu. Ceux qui travaillaient dans l’Office reçurent des laissez-passer, pour aller manger à midi. Moi-même également, je partis avec un ami dans le troisième arrondissement où je retrouvai ma femme et mon garçon.

Vers 6 heures du soir arrivèrent trois hommes de la SA et de la Gestapo. L’un resta posté en sentinelle tandis que les deux autres se répartirent comme l’éclair dans les autres pièces et recherchèrent si de l’or et des bijoux étaient présents.

Mon ami Ticho, un fabricant de machines viennois, le propriétaire de l’appartement, son cousin le Dr. Marchfeld, un avocat et moi, nous reçûmes l’ordre de les suivre comme détenus. Mon objection selon laquelle j’avais un laissez-passer et un mandat à l’Office-Palestine fut rejetée comme sans intérêt. Les quatre nazis n’étaient toutefois pas d’accord pour savoir s’ils devaient aussi prendre mon garçon de 15 ans. Nous fûmes amenés, sous les cris de rage de la foule dans les rues, dans la salle Sophie où déjà des centaines d’autres avaient précédemment été emmenés, et de là dans la ruelle Karajan.

Là-bas, des SS attendaient déjà dans la rue : ils nous fouettèrent avec des gourdins d’acier ayant à leur extrémité des boulets en fer et nous poussèrent vers l’intérieur du bâtiment et en haut des escaliers, en nous donnant des coups par-dessus la tête et nous fouettant jusqu’à l’intérieur d’une salle de classe, à tel point que le sang coula de nos visages. Notre groupe qui avait ainsi livré plus de 300 prisonniers fut poussé dans une salle de classe pour 40 élèves, si bien que nous ne pouvions que rester debout comme collés les uns aux autres. Là, nous dûmes rester jusqu’au petit matin, jusqu’à ce que dans le froid et la pluie nous dûmes sortir dans la cour, sans recevoir la moindre nourriture.

Tard dans la matinée arriva Eichmann avec le Dr. Lange de la Gestapo. Les plus de 300 prisonniers durent se placer dans la cour et les couloirs et Eichmann tint un discours sanguinaire contre les Juifs, dans lequel il annonça des mesures spéciales encore plus énergiques pour rendre Vienne « pure de Juifs » (judenrein). Des scènes terribles de déroulèrent quotidiennement après le 10 novembre. (…) ».

 (Fleischmann est libéré après cinq jours et doit promettre, sous menace de mort, de ne rien raconter de ce qu’il a vécu et vu durant sa captivité. Il émigre en août 1939 en Angleterre.)

Source: Institut für Zeitgeschichte G 01/29: Eichmann-Prozess – Beweisdokumente  n°1071-1150. Document 1096, Londres 8 juin 1960, déposition de Moritz Fleischmann

Ce document est intéressant car il nous plonge dans la réalité du pogrome à Vienne, loin des représentations forgées par les nazis de cet événement.

Premièrement, son statut de témoignage d’un survivant de la Shoah atteste de l’extrême violence de ce pogrome allant bien au-delà des dommages matériels que les photographies contemporaines de synagogues détruites, de magasins juifs détériorés ou de cimetières profanés donnent à voir. La « Nuit de Cristal » n’a pas fait que des bris de vitres, mais des blessés et des morts. Les textes de propagande nazis parlent quant à eux de « mesures » de représailles après l’attentat mortel du secrétaire d’ambassade vom Rath à Paris : c’est là encore un euphémisme quand on connaît le bilan humain de ces jours funestes, car le pogrome ne dura pas qu’une nuit mais s’étala sur plusieurs jours. Le document présenté donne la parole à une victime, qui a souffert dans son corps de ce pogrome, ainsi que ses compagnons d’infortune.

Deuxièmement, le texte montre que les bourreaux sont bien les activistes du mouvement nazi : membres de la SS, de la SA et policiers de la Gestapo, agissant sous les ordres d’Eichmann. Là aussi, ce document est un contrepoint aux textes de propagande du régime qui font croire à un débordement de violence populaire (voir l’extrait du journal du parti nazi présenté dans la première notice). Certes, la foule à Vienne assiste aux exactions et les approuve, selon le témoin, mais ce ne sont pas les badauds qui arrêtent et violentent les Juifs. Le climat antisémite viennois a cependant rendu possible le déchaînement de violence, décidé au sommet. Il n’est pas anodin que ce témoignage soit livré dans le cadre de la préparation en 1960/61du procès d’Eichmann, lui qui est, depuis l’été 1938, à la tête d’un bureau central pour l’émigration juive. Cette instance, dont les missions débordent son appellation, a orchestré, en lien avec la Gestapo et la SS, toutes les persécutions contre les Juifs.

Troisièmement, ce texte révèle que la violence antijuive a été à Vienne d’une grande intensité par rapport à ce qui se produit dans le reste du Reich : dans l’ex-capitale autrichienne, ce sont entre 3 500 et 4 800 Juifs (hommes) qui sont alors arrêtés et déportés dans le camp de concentration de Dachau. Vienne a été, après l’Anschluss de mars 1938, un terrain de déploiement de persécutions antijuives sans précédent dans le Reich avant cette date. Ce terrain sert dès lors de « modèle » aux bourreaux nazis.

Citer cet article

Marie-Bénédicte Vincent , «  La « Nuit de Cristal » à Vienne », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 22/09/22, consulté le 26/11/2022. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/21995

Bibliographie

Bauer Kurt, Die dunklen Jahre. Politik und Alltag im NS-Österreich 1938-1945, Francfort/Main, Fischer, 2017.

Botz Gerhard, Nationalsozialismus in Wien. Machtübernahme, Herrschaftssicherung, Radikalisierung 1938/39, Vienne, DVO, 1988.

Chaponniere Corinne, Les quatre coups de la Nuit de cristal. Paris, 7 novembre 1938, L’affaire Grynszpan – vom Rath, préface d’Annette Wieviorka, Paris, Albin Michel, 2015.

Heim Susanne, die Verfolgung und Ermordung der europäischen Juden durch das nationalsozialistische Deutschland 1933-1945, Band 2 : Deutsches Reich 1938 – August 1939, Munich, Oldenbourg, 2009.

Rabinovici Doron, « Des instances à l’impuissance. La situation de Vienne de 1938 à 1945 », Revue d’histoire de la Shoah, 2006/2, n° 185, p. 111-144.

Talos Emmerich, Hanisch Ernst, Neugebauer Wolfgang, Sieder Reinhard (ed.), NS-Herrschaft in Österreich. Ein Handbuch, Vienne, öbv et hpt, 2001.

Thalmann Rita et Feinermann Emmanuel, La Nuit de Cristal 9-10 novembre 1938, Paris, Éditions Robert Laffont, 1972.

Vincent Marie-Bénédicte, Kaltenbrunner, le successeur de Heydrich, Paris, Perrin, 2022.

/sites/default/files/styles/opengraph/public/img-opengraph-doc/cristal%20vienne.jpg?itok=QoVBcU6d