La Saint-Barthélemy vue d’Europe

Nul ne saurait considérer aujourd’hui les guerres de Religion (1562-1598) comme un phénomène exclusivement français. La recherche de soutien moral, théologique, politique, financier ou militaire tant par les huguenots que par les catholiques le démontre aisément. L’intense activité politique de leurs ambassadeurs à la cour de France souligne aussi que les princes européens ne sont pas restés de simples spectateurs lors de ces conflits. Point d’orgue des violences religieuses commises au cours de ces guerres civiles, la nuit de la Saint-Barthélemy - cette élimination ciblée des chefs huguenots suivie par un massacre généralisé de la population protestante à Paris et en province le 24 août 1572 – trouve un écho dans toute l’Europe. Cette notice propose un rapide tour d’horizon des réactions que suscite la nouvelle de ce massacre.

•	Le massacre de la Saint-Barthélemy par François Dubois (vers 1572-1584).
Le massacre de la Saint-Barthélemy par François Dubois (vers 1572-1584). Source : Wikimedia Commons.
François Dubois est âgé d’une quarantaine d’années lorsqu’il échappe au massacre de la Saint-Barthélemy en 1572. Réfugié à Genève, il peint ce tableau devenu extrêmement célèbre dans lequel il témoigne de l’horreur des violences, du sort réservé à l’amiral de Coligny et l’idée fort répandue alors chez les huguenots, d’une implication active de Catherine de Médicis dans le massacre.
Face : GREGORIUS XIII PONT. MAX. AN. I Pile : VGONOTTORVM STRAGES 1572("Massacre des Huguenots, 1572")
Face : GREGORIUS XIII PONT. MAX. AN. I Pile : VGONOTTORVM STRAGES 1572("Massacre des Huguenots, 1572"), Source : Wikimedia Commons.
Cette médaille commémorative du massacre de la Saint-Barthélemy a été frappée à la demande de Grégoire XIII en 1572, première année de son pontificat. Côté pile, ce ne sont pas des hommes mais un ange qui terrasse les protestants, comme l’indique la légende : « Le massacre des huguenots ».
•	Jan Matejko, L’élection de Henri de Valois comme roi de Pologne, 1573, huile sur toile, 1889, Château royal de Varsovie.
Jan Matejko, L’élection de Henri de Valois comme roi de Pologne, 1573, huile sur toile, 1889, Château royal de Varsovie. Source : Wikimedia Commons.
Le 11 mai 1573, grâce à l’habile diplomatie de l’évêque de Valence Jean de Monluc, Henri de Valois est élu roi de Pologne-Lituanie. Sacré le 21 février 1574, trois jours après son arrivée à Cracovie, il quittera précipitamment sa Couronne le 18 juin pour revenir en France après avoir appris la mort de son frère Charles IX.
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L’effroi de l’Europe protestante

Sans surprise, l’Europe protestante accueille la nouvelle du massacre avec effroi. Aux nouvelles officielles qui arrivent dans les cours et les Conseils, s’ajoutent bientôt les témoignages des rescapés, à l’image de François Dubois (1529-1584), auteur du célèbre tableau Le massacre de la Saint-Barthélemy. Dans un premier temps, les cantons suisses réformés, les princes luthériens et calvinistes de l’Empire, les rois scandinaves et la reine d’Angleterre sont sous le choc de la nouvelle. Or, d’un point de vue politique, la Couronne de France souhaite ménager Élisabeth Ire (1559-1603) avec qui elle a récemment conclu un traité d’alliance défensive à Blois, le 19 avril 1572. Aussi le roi Charles IX (1560-1574) et Catherine de Médicis déploient-ils des trésors de diplomatie dans les semaines suivant le massacre pour apaiser la colère de la reine. Le 25 août, le roi écrit à son ambassadeur à Londres pour fournir une nouvelle justification des massacres. Si, la veille, il avait imputé la responsabilité des violences à la vendetta entre les maisons de Guise et de Coligny, il endosse désormais la totale responsabilité des massacres. Il affirme en effet avoir décidé la mise à mort préventive des chefs huguenots après avoir découvert un complot ourdi par Gaspard de Coligny (1519-1572) et ses coreligionnaires contre lui et sa famille. Mais ce qu’Élisabeth Ire ne tolère pas, c’est le caractère extraordinaire de la décision royale, Charles IX ayant agi en dehors de tout cadre légal. À ses yeux, il eût été préférable de faire arrêter Coligny et d’instruire son procès en bonne forme. C’est ainsi qu’il faut comprendre l’arrestation, le procès et la condamnation de deux fidèles lieutenants de Coligny, Arnaud de Cavagnes et François de Briquemault. Le 27 octobre 1572, à la lueur des torches, les deux hommes sont pendus après avoir été reconnus complices des projets de Coligny et déclarés criminels de lèse-majesté. Quant à l’amiral, sa mémoire est condamnée le 30 octobre. Ces condamnations inscrivent finalement la décision extraordinaire prise par le Conseil le 23 août dans un processus légal et sont immédiatement diffusées en Europe et plus particulièrement en Angleterre ; Élisabeth Ire s’incline.

Les espoirs déçus de l’Europe catholique

Si la stupeur envahit les cours des princes protestants en Europe, les réactions sont plus diverses dans l’Europe catholique. L’empereur Maximilien II (1562-1576), qui partage avec Charles IX le fait de gouverner un État biconfessionnel, reste placide, ne pouvant exprimer aucun sentiment qui ne blesse les uns ou les autres. D’autres se réjouissent de la nouvelle, à l’image du duc de Savoie ou bien encore de Philippe II d’Espagne (1556-1598), qui affiche son sourire et même éclate de rire dans une conversation avec l’ambassadeur de France, comportements rares en public. Sa satisfaction est double : le roi de France s’est enfin résolu à régler le problème protestant dans son royaume, écartant par la même occasion le spectre d’une intervention française dans les Pays-Bas redoutée depuis le printemps. À Madrid comme à Florence, Venise, Bruxelles et Rome, des processions sont organisées pour remercier Dieu.

À Rome justement, la nouvelle du massacre arrive le 2 septembre avant d’être définitivement confirmée le 5. Le pape Grégoire XIII (1572-1585) ne cache pas non plus sa satisfaction. Avant même que la nouvelle ne soit officiellement confirmée, il ordonne des feux de joie et compare le massacre parisien à la bataille de Lépante de l’année précédente. Cette analogie entre la lutte contre les Turcs et les protestants souligne le caractère « militant » de l’Église post-tridentine. Plusieurs jours durant, on dresse des arcs de triomphe dans la Ville Éternelle, on organise des prières et des processions. La plus importante est celle du 8 septembre. Le pape, accompagné de nombreux clercs, parcourt la ville, de la basilique Saint-Marc jusqu’à l’église de Saint-Louis-des-Français. Le même jour, une seconde procession voit des enfants défiler dans les rues, une branche d’olivier à la main, pour remercier Dieu d’avoir touché le cœur du roi de France. Enfin, le 11 septembre, le pape décrète un jubilé qui inscrit ces célébrations dans un cadre normalisé. Mais l’enthousiasme de la Curie décroît au fur et à mesure que le roi de France s’éloigne de ses espoirs. Contrairement à ce que le pape espérait, le roi de France Charles IX ne se montre pas pour autant favorable à l’idée d’intégrer la Ligue catholique qui lutte contre les Turcs ; pire encore, il continue de négocier avec les protestants sur les bases de la paix de 1570. Déçu par le cours des événements, le Saint-Siège décide de se les approprier en commandant notamment des médailles sur lesquelles, côté pile, on trouve un ange pointant son arme contre des huguenots gisant au sol. Dépourvu de référence à la France, le massacre de la Saint-Barthélemy n’est plus un événement français, mais un événement divin.

Les conséquences politiques en Bohême et en Pologne

La Saint-Barthélemy est enfin un événement qui a eu des conséquences politiques au-delà des frontières, notamment en Pologne et en Bohême. Quelques semaines seulement avant l’attentat contre Coligny, le roi de Pologne Sigismond-Auguste Jagellon meurt. Deux candidats se présentent à sa succession : Ernest de Habsbourg, fils de Maximilien II, et Henri, duc d’Anjou, le jeune frère de Charles IX. Sans surprise, les Habsbourg s’emparent des massacres pour discréditer la candidature du Français. Circulent alors des images où le roi et son frère sont représentés en train d’exciter la foule et d’encourager les tortures infligées aux huguenots. Pour contrecarrer cette offensive, les diplomates Jean de Monluc et Jean de Poix, tous deux favorables à l’idée de coexistence religieuse, sont dépêchés sur place pour faire la promotion du duc d’Anjou. C’est dans ce contexte que la Diète de la convocation (assemblée chargée d’établir les règles de candidature à la couronne) adopte l’acte de la Confédération de Varsovie le 28 janvier 1573 : le futur roi de Pologne doit s’engager à maintenir la paix religieuse et garantir aux protestants l’accès aux mêmes fonctions et honneurs qu’aux catholiques. Ce qu’Henri d’Anjou, élu le 11 mai suivant, rechigne un temps à accepter.

Contrairement à la Pologne, la Bohême s’est un temps déchirée sur le plan religieux. La Réforme s’y est solidement implantée, la Saint-Barthélemy y trouve donc un écho majeur puisque pour beaucoup, cette décision royale est perçue comme un avertissement. Convaincus de devoir renforcer la sécurité de leurs vies, libertés et biens, les protestants tchèques travaillent en 1575 à un texte fondé sur la confession d’Augsbourg (1530) : la Confessio Bohemica. Les débats se tendent au gré des rumeurs qui parcourent la ville lors de la diète de Prague. On raconte alors que les jésuites de la cour auraient convaincu Maximilien II de suivre l’exemple parisien et de noyer la ville dans le sang. Le paroxysme de ces craintes est atteint le 26 juin 1575, veille des noces d’une dame de la cour ! Pressé par les événements, l’empereur accepte en septembre la confession de foi, mais seulement oralement. Le souvenir de la Saint-Barthélemy fait que le combat pour la reconnaissance du texte se poursuit sous la houlette de Vaclav Budovec (1551-1621) qui se présentait lui-même comme profondément marqué par l’événement parisien (alors qu’il n’a visité Paris qu’en 1573). C’est lui qui arrache à Rodolphe II la Lettre de majesté, qui entérine la Confessio bohemica en 1609.

Effrayés ou au contraire satisfaits par cet événement extraordinaire, princes et communautés catholiques ou protestantes ne se contentent pas de condamner ou de célébrer la Saint-Barthélemy, mais ils se l’approprient et la font entrer dans leur propre histoire.

Citer cet article

Nicolas Breton , « La Saint-Barthélemy vue d’Europe », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 07/06/23 , consulté le 23/02/2024. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/22113

Bibliographie

Jouanna Arlette, La Saint-Barthélemy. Les mystères d’un crime d’État, Paris, Gallimard, 2007.

Martysheva Lana, « From event to enactment : celebrating the massacre of Saint-Bartholomew at Rome », French History, vol. 36-4 (2022), p. 440-451.

Molnar Amadeo, « Réactions à la Saint-Barthélemy en Bohême », Actes du colloque L’Amiral de Coligny et son temps (Paris, 24-28 octobre 1972), Paris, Société de l’Histoire du protestantisme français, 1974, p. 367-376.

Tazbir Januz, « La nuit de la Saint-Barthélemy, ses échos en Pologne », Actes du colloque L’Amiral de Coligny et son temps (Paris, 24-28 octobre 1972), Paris, Société de l’Histoire du protestantisme français, 1974, p. 427-433.

Kingdon Robert M., « Quelques réactions à la Saint-Barthélemy à l’extérieur de la France », Actes du colloque L’Amiral de Coligny et son temps (Paris, 24-28 octobre 1972), Paris, Société de l’Histoire du protestantisme français, 1974, p. 191-204.

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