Belchite, lieu de mémoires de la guerre d’Espagne

Le village de Belchite est aujourd’hui l’un des principaux témoins de la guerre d’Espagne. Détruit lors de vagues de combats entre 1937 et 1938, le village a la particularité d’avoir été conservé dans son état de ruines. Cela résulte d’une décision inédite prise par le régime franquiste pour ériger Belchite en instrument de propagande. Si les usages mémoriels du village détruit sont intenses jusqu’aux années 1960, ils s’amenuisent ensuite, laissant Belchite à l’abandon. À la fin des années 1980 cependant, un nouvel intérêt surgit, de nature patrimonial. Le projet de transformer le village en ruines en mémorial de la paix échoue cependant, révélateur des contradictions de la démocratie espagnole face à l’héritage de la dictature. En réalité, des nombreuses mémoires alternatives au récit franquiste existent : à ne pas les prendre en compte, Belchite se condamne à demeurer un héritage dissonant dans l’Espagne d’aujourd’hui.

1. Le vieux village de Belchite. Diego Delso, 2017.
1. Le vieux village de Belchite. Diego Delso, 2017. Source : Wikimedia Commons.
2. La tour de l’Horloge de style mudéjar et le principal monument aux caídos dans le vieux village de Belchite.
2. La tour de l’Horloge de style mudéjar et le principal monument aux caídos dans le vieux village de Belchite. Source : Wikimedia Commons.
3. La bataille de Belchite (24 août 1937-6 septembre 1938).
3. La bataille de Belchite (24 août 1937-6 septembre 1938). Source : Wikipédia.
4. Le nouveau Belchite : place de la mairie.
4. Le nouveau Belchite : place de la mairie. Source : Wikimedia Commons.
Sommaire

Belchite est un bourg aragonais à 40 km au sud-ouest de Saragosse, célèbre lieu de batailles de la guerre d’Espagne. Dès le coup d’État de juillet 1936, le village est occupé par les troupes rebelles et une première vague de répression touche les personnalités de gauche. Situé à la frontière avec l’Espagne républicaine, Belchite est transformé en camp retranché et une importante garnison militaire s’y établit. En août-septembre 1937, le bourg est au centre d’une bataille lancée par l’Armée populaire : au cours de 14 jours de siège, il est presque entièrement détruit. Les républicains mènent alors une deuxième vague de répression qui s’abat sur les « défenseurs de Belchite ». Vidé de ses habitants, Belchite demeure aux mains républicaines jusqu’à la contre-offensive du printemps 1938, au cours de laquelle Franco conduit ses troupes jusqu’à la Méditerranée, coupant ainsi l’Espagne républicaine en deux.

Belchite conservé en village martyr, une décision inédite

L’originalité de Belchite ne réside pas tant dans le fait d’avoir été le siège de terribles combats mais d’avoir été l’objet d’une conservation intégrale dans son état de ruines au printemps 1938. Entre les nombreux débats sur la conservation des ruines de guerre qui animèrent les sociétés française et belge au lendemain de la Première Guerre mondiale – mais des réalisations sont très peu nombreuses –, et la multiplication des sites de ruines conservés au lendemain de la Seconde Guerre mondiale (comme Oradour-sur-Glane en France, Coventry au Royaume-Uni), Belchite constitue donc le chaînon manquant d’une histoire de la conservation des vestiges de guerre.

Les raisons qui président à cette décision inédite sont nombreuses : le franquisme érige Belchite en modèle de la résistance à « l’invasion rouge-séparatiste », ravivant le mythe de Numance contre l’occupation romaine. Cette instrumentalisation politique croise également une tradition religieuse vivace qui fait de la Vierge du Pilier, à Saragosse, l’âme de la lutte contre les Français en 1809 et 1810. Enfin, cette décision inédite se fonde sur une sensibilité propre à la région aragonaise qui vit se développer tout au long du xixe siècle une esthétique particulière de la représentation de la guerre dont Goya, natif du village voisin de Belchite, est le représentant le plus connu.

La dénonciation de la « barbarie républicaine » est un instrument de cohésion important de l’Espagne rebelle : déjà en septembre 1936, Franco utilise l’épisode de la résistance des cadets de l’Alcazar de Tolède face aux armées républicaines, pour consolider sa propre légitimité. Le franquisme développe à partir de cette date une véritable fascination pour les ruines de guerre et le service de propagande organise dès 1938 des « routes de guerre » qui alimentent un tourisme national. Par la suite, nombre de sites sont érigés en monuments tels l’Alcazar de Tolède, le monastère de Santa María de la Cabeza près de Jaén, la Cité universitaire de Madrid, le séminaire de Teruel, etc. Toutefois, seul Belchite est finalement conservé en village martyr sur le long terme.

Un usage politique intense jusqu’aux années 1960

Le village en ruines accueille dès la guerre une grande quantité de visiteurs en tout genre, selon les normes d’un tourisme religio-patriotique promu par la dictature. Les ruines se peuplent de nombreux monuments commémoratifs individuels et collectifs. Parmi ceux-ci, les monuments aux caídos, les soldats tombés pour la cause franquiste, sont au centre de cette scénographie politique. La conservation des ruines sert enfin à mettre en valeur l’œuvre de reconstruction d’un nouveau bourg, à partir de 1940 : au village ancien qui symbolise l’échec d’une Espagne libérale et républicaine s’oppose le village reconstruit comme promesse d’une nouvelle Espagne fondée sur des principes fascistes.

L’usage politique du vieux village de Belchite culmine jusqu’au début des années 1960 : à cette époque, le régime franquiste opère un tournant majeur dans sa politique de mémoire qui consiste à célébrer sa capacité à instaurer une certaine paix sociale et la prospérité économique, au détriment d’un discours traditionnel fondant sa légitimité sur la victoire de 1939. Dès lors, Belchite est progressivement délaissé comme immense scène du théâtre de propagande. Le village en ruines est alors laissé à l’abandon, d’autant que le régime ne l’a pas classé sur la liste des monuments historiques : livrées à une municipalité rurale sans moyens, les ruines s’effacent rapidement du paysage, sauf quelques bâtiments emblématiques construits en pierre de taille. L’usage économique des restes et le remploi des matériaux dans le nouveau village dominent alors.

Un nouveau regard patrimonial

Jusque dans les années 1980, le regard patrimonial porté sur ces vestiges de guerre n’existe pas. La période de transition démocratique (1975-1982) implique même un sentiment de gêne vis-à-vis de ruines identifiées au régime dictatorial. Tout au plus est porté un regard esthétisant sur le patrimoine mudéjar du village, ce style architectural des xive et xve siècles réalisé par des artisans arabes dans l’Espagne redevenue chrétienne. Une campagne est lancée pour obtenir le classement de ces édifices remarquables auprès de l’UNESCO. À l’orée des années 1990, la municipalité de Belchite tente de promouvoir le vieux village en monument pour la paix, selon une mode qui conquiert toute l’Europe d’alors. Peu à peu, l’idée d’une patrimonialisation des ruines de guerre s’impose, alors même que le village symbolise davantage l’abandon et le dépeuplement des campagnes aragonaises qu’une véritable scène de guerre.

Mais le projet échoue en grande partie : dans l’Espagne démocratique, les mouvements de revendication mémorielle de l’héritage républicain ne trouvent pas leur place dans un décor encore fortement identifié au franquisme. À partir de 2002 cependant, un plan général de restauration est adopté : jusqu’en 2014, quelques édifices sont consolidés et restaurés. Ce n’est qu’en 2017 qu’une véritable mise en tourisme est organisée : le succès de la fréquentation du village en ruines ne se dément jamais, frôlant les 20 000 visiteurs par an. Finalement, la patrimonialisation de Belchite en dernier témoin de la guerre civile tend à réconcilier les mémoires antagonistes héritées du conflit.

Cependant, cette mise en valeur se limite au village détruit : elle ignore de nombreux lieux emblématiques de la guerre civile et du franquisme tel l’ensemble du champ de bataille qui comprend de nombreux édifices militaires. De même, le camp de travail qui, dans les années 1940, regroupe plus de 1 000 détenus condamnés au travail forcé de reconstruction du nouveau Belchite – l’un des plus grands d’Espagne dans l’après-guerre – n’est l’objet d’aucune attention. Le village temporaire qui a accueilli les populations dans l’après-guerre, construit par l’Aide sociale du parti fasciste de la Phalange à partir de 1938, est abandonné. Les nombreuses fosses communes des différentes vagues de répression qui se sont abattues sur le village sont ignorées des visiteurs. Enfin, avec son architecture et son urbanisme témoins de la période de la reconstruction, le nouveau village indiffère. Enfermés dans les cadres d’interprétation hérités de la dictature, les Espagnols sont incapables de reconstruire un récit intégrateur susceptible de prendre en compte les autres « récits » de la guerre et de la répression. C’est pourquoi Belchite demeure aujourd’hui un héritage dissonant dans l’Espagne démocratique.

Citer cet article

Stéphane Michonneau , « Belchite, lieu de mémoires de la guerre d’Espagne », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 29/07/21, consulté le 01/12/2021. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/21633

Bibliographie

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Baquero Millán, Jesús, Inventario del patrimonio arquitectónico del pueblo viejo de Belchite (Zaragoza), Saragosse, Institución Fernando el Católico, 1988.

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Michonneau, Stéphane, Belchite, ruines-fantômes de la guerre d’Espagne, Paris, CNRS éditions, 2020.

Resina, Joan Ramon, Winter, Ulrich, Casa encantada. Lugares de memoria en la España constitucional (1978-2004), Francfort, Vervuert, 2005.

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